Le mot de la semaine

« Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement [...]. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »

Diderot
, Lettre à Landois, 29 juin 1756
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Swan Lake de Matthew Bourne, un ballet romantique ?


J'aimerais commencer cet article par un point de philosophie hégélienne. Pourquoi ? Car Hegel, à la fin de son Esthétique, a théorisé la "mort de l'Art" : évoquer ce point me paraît intéressant pour envisager ensuite le devenir actuel de la danse, puis, plus précisément, le ballet de Matthew Bourne. Qu'est-ce que la mort de l'Art pour Hegel ? Il faut signifier, pour commencer, que cette idée de "mort" vient de la traduction française, alors que l'allemand "Auflösung" appelle plutôt l'idée d'une dissolution. Bien entendu, Hegel ne nous dit pas qu'il n'y aura plus de compositeurs, de peintres, de sculpteurs, de poètes, etc. mais simplement que l'art n'est plus le centre de notre culture, et que ce n'est plus lui qui véhicule principalement nos valeurs d'existence. Si l'Art a perdu de son prestige social, nous dit encore Hegel, c'est que notre monde s'est désenchanté : il n'est plus gouverné par des valeurs religieuses, métaphysiques, mais, au contraire, par les valeurs pratiques que sont l'économie, le travail, les loisirs, etc. Donc, si l'Art est en voie de dissolution, c'est qu'il a perdu son support principal avec le déclassement - si l'on peut dire - des valeurs religieuses. L'art ne sera plus porteur de valeurs, nous l'avons dit, mais qu'en sera-t-il alors ? Le philosophe prophétise que l'art va se réfugier dans les voies du formalisme et du subjectivisme de plus en plus poussé. Autrement dit, du classique toujours plus classique et technique d'un côté, du contemporain toujours plus hermétique et onaniste de l'autre.

Deux siècles plus tard, qu'en est-il de la prophétie hégélienne ? Il faut avouer que le philosophe a été assez bon diagnosticien : aujourd'hui, on ne voit plus de poètes vivre de leur poésie comme ce pouvait parfois être le cas au XIXe siècle par exemple. Toutefois il serait faux de dire que l'Art n'a plus un rôle central dans notre société. Les Arts que connaissait Hegel semblent effectivement avoir suivi l'itinéraire qu'il leur avait tracé, mais de nouveaux "Arts" sont apparus qui ont pris une place centrale. Songons au cinéma - bien que l'on pourrait s'interroger sur le statut artistique des films dont on nous assomme dans les box-offices.

Revenons à la danse. Je prends en quelque sorte la suite de l'article publié il y a peu par ma collègue, Nibelheim. La danse semble avoir pleinement réalisé la prophétie de l'idéaliste allemand. La production de ballet a pratiquement cessé pendant un laps de temps assez conséquent, et l'on se contentait de rejouer toujours les mêmes classiques. Aujourd'hui encore, les classiques semblent souvent mis en scène de manière toujours plus classique, sous l'oeil vigilant d'un certain nombre de puristes, tandis que les ballets contemporains frôlent parfois l'hermétisme le plus complet et laissent sceptiques même les spectateurs les plus ouverts. Si l'on reste à ce niveau de généralité, Hegel semble avoir eu raison, et l'on regrettera qu'il n'ait pas prophétisé les numéros du prochain tirage de l'Euromillion. Cependant, comme je viens de le spécifier, il s'agit d'une généralité, pour ne pas dire d'un préjugé. Bien évidemment, on met énormément en scène les sempiternels mêmes classiques, et il existe des chorégraphies contemporaines absolument déstabilisantes, mais ce n'est pas pour autant la règle. Une voie intermédiaire existe, qui renouvelle la danse, la fait sortir du monolithisme classique, tout en évitant l'écueil de l'hermétisme, parvenant ainsi à rendre le spectacle plaisant et accessible même aux non-initiés - dont je fais d'ailleurs partie. Parfois, c'est en reprenant des histoires connues, des thèmes de ballets anciens que se fait le renouvellement ; ainsi, j'ai vu il y a peu une adaptation moderne de Roméo et Juliette qui était tout à fait plaisante. C'est également le cas du ballet de M. Bourne, Swan Lake.

Mis en scène en 1995, il connait encore un franc succès dans le monde de la danse puisqu'il était encore joué l'an dernier à Paris. Comme l'indique le titre, il reprend le célèbre ballet russe Le Lac des Cygnes, mais en le modernisant fortement, au point qu'il ne serait sans doute pas exagéré de dire qu'il se l'approprie totalement ; si les grandes lignes de l'histoire semblent conservées, l'ensemble est absolument différent, beaucoup moins classique et beaucoup plus romantique. Mais, pour éviter les malentendus, il convient que je précise en quoi. Quand je parle de romantisme, je l'entends de deux façons distinctes pour ce ballet, et aucune des deux ne correspond au sens qu'a pris ce mot aujourd'hui, ni même à tout ce que la notion recoupait dans le domaine artistique et littéraire du XIXe siècle. Romantique ce ballet, d'abord dans la définition que nous en donne Stendhal dans Racine et Shakespeare : le romantisme, selon lui, est de montrer au public un spectacle qui correspond aux goûts de l'époque, par opposition au classique, qui montre au public ce qui flattait le goût de ses arrières grand-parents. Romantique encore dans l'idée de mélange des genres, d'alliance du sublime et du grotesque, à l'instar de ce que théorisait Victor Hugo dans la préface de son Cromwell, par opposition aux genres figés que sont le tragique, toujours sérieux, méprisant le présent, le contingent, et traitant du moral, de l'universel - d'où le recours aux grandes figures mythologiques ; et le comique, refusant le grand sérieux, ridiculisant les moeurs et les vices de la société dans laquelle il s'inscrit. Le ballet de M. Bourne se moque du sérieux et du monolithisme des sujets et des chorégraphies classiques, et cela s'inscrit profondément dans son ballet par une mise en abîme particulièrement comique et, par-là même, caustique (sur ce point, je revoie à l'article de Nibelheim). Avec cette mise en scène, il démontre magistralement que l'on peut encore faire de la danse qui parle à tout le monde, que l'on peut encore impressionner par le spectacle, créer des scènes poignantes... Son ballet est véritablement destabilisant, de par son jeu entre réel et hallucination, marqué scéniquement par un jeu de lumières très habille. Nous ne sommes plus dans le mythologique, et il me semble que c'est un véritable coup de force d'avoir réussi à faire de certains passages, l'illustration scénique de ce qui semble, en définitivement, se dérouler à l'intérieur de la tête d'un des personnages - en l'occurence, le prince. Ces tensions du personnage, submergé par un imaginaire délirant, permettent de passer, comme je l'avançais plus haut, du grotesque au sublime : les cygnes sont d'abord représentés de manière un peu ridicule, leur chorégraphie semblant mimer la marche de l'animal qui, comme chacun sait, n'est plus très gracieux dès qu'il quitte l'eau ; et ce sont ces mêmes cygnes, pourtant, qui deviendront véritablement inquiétants dans le dernier acte, aidés par un jeu de lumière très sombre et très froid.

Ce ballet a été pour moi source d'une émotion esthétique très forte. Il me semble que si la danse veut élargir son public, c'est dans cette direction qu'il faut travailler. Cet art de ne pas se prendre trop au sérieux, et donc de faire rire le public, voire de rire avec lui à travers certains clins d'oeil parodiques, la puissance d'une mise en scène qui parvient à sortir du giron classique sans en renier les bases, et à user de l'elasticité du contemporain sans aucunement tomber dans l'hermétisme - car, à aucun moment le ballet n'est abscons, et l'on comprend toujours très bien ce que l'on voit, même quand on est dans l'imaginaire délirant du prince - voilà, il me semble, de quoi permettre une révolution copernicienne du monde de la danse, et, pourquoi pas, faire mentir Hegel. Le succès qu'a obtenu ce ballet, et qu'il obtient encore, semble d'ailleurs un bon indicateur de l'efficacité de ce type de mise en scène.


Antisthène Ocyrhoé.

1 trait(s) d'esprit:

mimylasouris a dit…

Le "trait d'esprit" ne devrait pas recouvrir l'intitulé des commentaires, mais bien tout le blog, autant que je puisse en juger par cette première note que je lis ! C'est un régal de pouvoir lire un article si fin, renseigné et bien écrit. L'explication du romantisme est particulièrement intelligente ! Bon, j'arrête là l'émerveillement enfantin, et j'attaque (sans mordre) avec mes questions.

Cette idée que l'art a perdu de son prestige en même temps que la religion, et la bifurcation entre formalisme et subjectivisme... en même temps, l'art n'existe qu'à partir du moment où du culte, on passe au culturel. La statuaire religieuse par exemple, n'était pas considérée comme art, mais comme élément faisant partie intégrante de la scénographie du culte (et encore, je n'arrive pas à me débarrasser de terme esthétique ). [Cela m'avait fasciné lorsqu'on avait étudié l'œuvre d'art à l'époque de la reproductibilité technique, de Walter Benjamin - un titre pompeux, mais une lecture assez géniale, qui irait dans le même sens que vous en ce qui concerne le cinéma (d'après ce que je peux en voir)].

Entre les sempiternels classiques et le contemporain informe et pseudo-conceptuel, il n'y a pourtant pas que la ré-écriture, si réussie et personnelle soit-elle. Il y a aussi des créations, qui pour être affiliées au classique en tant que technique traditionnelle, n'en sont pas moins totalement innovantes : je pense en pagaille à certaines pièces de Forsythe, de Spoerli, ou tout simplement de Béjart. Heureusement que sont nombreux les artistes qui cherchent à faire mentir Hegel ! Russel Malliphant travaillant avec Sylvie Guillem... voilà également une danse forte en émotion esthétique (le solo Two est presque hypnotique), qui vous plairait sûrement. Mais peut-être suis-je en train d'enfoncer des portes ouvertes... ^^

Voilà, vous avez réussi à me mettre de bonne humeur !