Le mot de la semaine

« Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement [...]. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »

Diderot
, Lettre à Landois, 29 juin 1756
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A propos du Challenge ABC 2009 et de la prétendue interdiction de publier ses avis avant 2009.


A tous(toutes) les challengeurs(euses) 2009 :

On peut lire, sur le blog du Challenge ABC 2009, cette étrange remontrance adressée à une personne qui a déjà donné une chronique d'un ouvrage de son challenge alors que, ô malheur, nous ne sommes pas encore en 2009 ! Voici la remontrance en question : "J'ai dit qu'on pouvait, si vraiment c'était trop dur, commencer à lire ... mais je n'ai pas dit que l'on pouvait publier son avis avant 2009 ..." L'auteur en est l'organisatrice de cette année : Miss Giny, à qui j'aimerais adresser ce message :

Miss Giny, je ne vois vraiment pas en quoi tu as le droit de décider s'il est légitime de publier ou non son avis avant 2009.

Le challenge ABC est avant tout un défi qu'on se lance à soi-même : en tant que tel, on peut le commencer et publier ses avis quand on veut, où l'on veut, sur les ouvrages que l'on veut. Si on le commence mi-décembre, le défi peut être tout simplement de le finir avant mi-décembre de l'année suivante - ou pas - pour rester dans la limite d'une année.

Le fait d'organiser ne donne aucune légitimité à édicter des "lois" ou des "règles" : il s'agit simplement de réunir en un même endroit toutes les personnes qui se lancent ce même défi, afin de rendre possible émulation, découverte, et soutient mutuel. Tu n'es pas Dieu, et c'est heureux pour les challengeurs : ce n'est pas un maître que les internautes viennent chercher ici. Ce serait une démarche idiote et masochiste, qu'il serait idiot de faire comme de croire possible.

Challengeurs(euses), si vous m'en croyez, lisez et publiez dès le moment qui vous convient : votre challenge est un pacte de lecture entre vous et vous, personne n'a d'interdit à formuler, à part vous, sur votre propre challenge - et pas sur celui des autres.

Aristobullement,

Antisthène Ocyrhoé.

Réflexions sur la forme poétique du Sonnet.


Je me permets de soumettre, à titre de curiosité et à qui voudra les lire, deux textes portant sur le sonnet. Je le fais dans le but d'élargir les réflexions ici ébauchées concernant rythme, contraintes des règles, et forme du sonnet.


Le premier texte que je voudrais citer est un extrait du Petit traité de poésie française, publié en 1872 par le parnassien Théodore de Banville, dans lequel le poète soumet quelques observations sur le sonnet :

" A propos du Sonnet, méditer avec grand soin les observations suivantes :

1. La forme du Sonnet est magnifique, prodigieusement belle, - et cependant infirme en quelque sorte ; car les tercets, qui à eux deux forment six vers, étant d'une part physiquement plus courts que les quatrains qui à eux deux forment huit vers, - et que d'autre part semblant infiniment plus courts que les quatrains, - à cause de ce qu'il y a d'allègre et de rapide dans le tercet et de pompeux et de lent dans le quatrains ; - le Sonnet ressemble à une figure dont le buste serait trop long et dont les jambes seraient trop grêles et trop courtes. Je dis ressemble, et je vais au-delà de ma pensée. Il faut dire que le Sonnet ressemblerait à une telle figure, si l'artifice du poète n'y mettait bon ordre. [...] L'artifice doit donc consister à grandir les tercets, à leur donner de la pompe, de l'ampleur, de la force et de la magnificence [...] il s'agit d'exécuter ce grandissement sans rien ôter aux tercets de leur légèreté et de leur rapidité essentielles. [...]

2. Le dernier vers du Sonnet doit contenir un trait - exquis, ou surprenant, ou excitant l'admiration par sa justesse et par sa force.
Lamartine disait qu'il doit suffire de lire le dernier vers d'un Sonnet ; car, ajoutait-il, un Sonnet n'existe pas si la pensée n'en est pas violemment et ingénieusement résumée dans le dernier vers.
Le poète des Harmonies partait d'une prémisse très juste ; mais il en tirait une conclusion absolument fausse.
Oui, le dernier vers du Sonnet doit contenir la pensée du Sonnet tout entière. - Non, il n'est pas vrai qu'à cause de cela il soit superflu de lire les treize premiers vers du Sonnet. [...]
Ce qu'il y a de vraiment passionnant dans le Sonnet, c'est que le même travail doit être fait deux fois, d'abord dans les quatrains ensuite dans les tercets, - et que cependant les tercets doivent non pas représenter les quatrains mais les éclairer, comme une herse qu'on allume montre dans un décor de théâtre un effet qu'on n'y avait pas vu auparavant.
Enfin, un Sonnet doit ressembler à une comédie bien faite, en ceci que chaque mot des quatrains doit faire deviner - dans une certaine mesure - le trait final, et que cependant ce trait final doit surprendre le lecteur, - non par la pensée qu'il exprime et que le lecteur a devinée, - mais par la beauté, la hardiesse et le bonheur de l'expression. C'est ainsi qu'au théâtre un beau dénouement emporte le succès, non parce que le spectateur ne l'a pas prévu, - il faut qu'il l'ait prévu, - mais parce que le poète a revêtu ce dénouement d'une forme plus étrange et plus saisissante que ce qu'on pouvait imaginer d'avance. "

Bien sûr, ce qui s'exprime ici, c'est une sorte d'idéal de maitrise, d'harmonie et de cohérence dans la composition. Il ne faut pas oublier que Banville est un parnassien : on connait l'attrait de cette école pour la forme pure. Je cite ce texte malgré tout, car, bien qu'on ait sûrement jamais vu de sonnet correnpondant exactement à la forme souhaitée par Banville, et qu'il existe de très nombreuses variations formelles autour des règles de composition du Sonnet, il me semble que ces réflexions sont intéressantes à considérer pour comprendre combien cette forme brève permet un travail poétique virtuose et dense, dont le but, malgré tout, n'est pas l'hermétisme mais le plaisir d'un lecteur qu'il s'agit de surprendre agréablement par la virtuosité et la richesse de la composition.


Le deuxième texte que je voudrais citer est un sonnet justement. Un sonnet tout à fait régulier (14 vers, en alexandrins classiques, répartis en 2 quatrains + 2 tercets, suivant le schéma de rimes traditionnel : abba abba ccd eed), mais toutefois particulier en ce qu'il traite... de la composition du Sonnet ! Il s'agit d'une métaphore de la création poétique et d'un plaidoyer en faveur de la contrainte formelle : l'inspiration (la Muse) est comparée à la femme, et le travail du poète élaborant son Sonnet à l'art de l'habilleur qui revêt la femme d'un corset, afin de l'embellir et de la mettre en valeur. Au début du texte, les règles de la poésie sont implicitement comparées à une torture par la métaphore du "corset de Procuste", (référence au "lit de Procuste", instrument de torture légendaire utilisé par le Brigand du même nom). Au finale, le poème entend faire la démonstration que les règles ne sont pas une torture, mais un artifice destiné à rendre plus belle l'inspiration poétique, en la moulant dans une forme qui en fait ressortir la beauté sans en altérer la richesse : "Avec art maintenant dessinons sous ces plis / La forme bondissante et les contours polis. / [...] Rien de moins dans le cœur, rien de plus sur le corps." Un peu plus tôt dans le texte, le poète semblait déjà nous dire que l'écriture d'un Sonnet n'est pas non plus une torture pour le créateur, lequel voit dans la contrainte formelle une sorte d'amusement, de défi : "J'aime ces doux combats, et je suis patient." On notera par ailleurs, pour faire le lien avec la citation précédente, que la comparaison de la femme avec la Muse, si on la devine tout au long du texte, ne se dévoile que dans le dernier vers.

Le Sonnet

Je n'entrerai pas là, - dit la folle en riant, -
Je vais faire éclater ce corset de Procuste !
Puis elle enfle son sein, tord sa hanche robuste,
Et prête à contresens un bras luxuriant.

J'aime ces doux combat, et je suis patient.
Dans l'étroit vêtement qu'à sa taille j'ajuste,
Là serrant un atour, ici le déliant,
J'ai fait passer enfin tête, épaules, et buste.

Avec art maintenant dessinons sous ces plis
La forme bondissante et les contours polis.
Voyez ! la robe flotte et la beauté s'accuse.

Est-elle bien ou mal en ces simples dehors ?
Rien de moins dans le coeur, rien de plus sur le corps,
Ainsi me plaît la femme, ainsi je veux la Muse.

Joséphin Soulary, Sonnets, poèmes et poésies (1864).

Voilà. Ces textes sont assez anciens et l'on est pas tenu d'être d'accord avec eux (Banville est sans doute "trop" exigeant par exemple), mais il me semble que ce sont des objets de réflexions intéressants pour qui voudrait écrire des Sonnets : quelle que soit la façon dont on le compose (forme régulière ou non), il est toujours bon de mesurer au départ combien cette forme est porteuse de potentialités poétiques. Je finirai en citant une autre référence poétique, Baudelaire , qui synthétise assez bien les apports des deux précédents textes : "Quel est donc l'imbécile [...] qui traite si légèrement le Sonnet et n'en voit pas la beauté pythagorique ? Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense. Tout va bien au Sonnet, la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique. Il y a là la beauté du métal et du minéral bien travaillés. Avez-vous observé qu'un morceau de ciel, aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, etc., donnait une idée plus profonde de l'infini que le grand panorama vu du haut d'une montagne ? " (lettre à A. Fraisse, 18 février 1860.)

Antisthène Ocyrhoé.

" Plus belle la vie menacée ! "


" Plus belle la vie menacée : les fans se mobilisent, soutenons-les !"


Cela fait maintenant un bon moment que je n'ai rien posté sur ce site, et, à vrai dire, je ne pensais pas reprendre la plume aussi tôt. Mais après ce que je viens de lire, je ressens un besoin violent et primitif de vomir mon dégout des êtres calculables, égoïstes et stupidement consuméristes produits par notre société. La citation qui ouvre cet article, je la tire du journal TV qu'achète mes parents, et sur lequel mes yeux ont eu le malheur de se poser : en voyant ce gros titre, j'ai flairé l'article délirant de crétinerie, alors je n'ai pas pu résister. A croire que j'aime me faire du mal. Et je n'ai pas été déçu : ç'a été encore plus "haynaurme" que le jour où j'ai vu toute une page consacrée à la mort du chien de Michel Drucker...

Venons en aux faits. De quoi s'agit-il ? C'est simple : En janvier, plus de publicités sur le service public. Conséquence : les programmes vont être avancés, et Plus belle la vie devrait alors être diffusée vers 20h10 sur FR3, concurrençant les grands J.T. de TF1 et de FR2. Comme PBLV pèse quelques six millions de téléspectateurs quotidiens, TF1 craint pour l'audience de son JT. L'idée émise est, en gros, que les gens ne devraient pas avoir à choisir entre un divertissement comme PBLV et le journal d'informations : suggestion a donc été faite de déplacer la série. Et là, c'est le drame : l'idée déchaine tous les feux de l'enfer, les fans crachent sur TF1, accablent la chaîne de toutes les injures possibles et imaginables, menacés qu'ils se sentent dans leur dépendance plusbellelaviste. Et, ce qui est encore plus fort : le magazine TV Télé 2 semaines nous invite à soutenir ce mouvement de révoltés encéphalo-déficients ! J'aime cette presse qui se donne des airs de Robin des Bois en soutenant des causes qui ne menacent rien ni personne...

Bien, voilà pour les généralités. Dans le détail ? Les fans se sont mis dans la tête que TF1 voulait supprimer Plus belle la vie - ce qui est faux - et des pétitions circulent sur le net pour sauver la série !!! D'après les fans TF1 serait "jalouse du succès de PBLV", n'aurait pas à "pénaliser une série qui DOIT continuer", ménerait une "campagne anti-PBLV ridicule", etc., etc.

* STOP !!!!
*

Non mais là, c'est du délire total ! Et cette campagne pour que PBLV ne soit pas déplacée (et non pas supprimée), n'est-ce pas profondément ridicule ?!? Le fond du problème, c'est que les lobotomisés adeptes de séries en conserve ont peur de perdre leur petit univers de substitution... C'est tellement facile de fuir la réalité pour un univers formaté dans lequel on a pas besoin de réfléchir, dans lequel on a d'ailleurs à peine besoin de sentir et d'exister. C'est si doux, si tranquille... Là-bas tout n'est qu'ordre et beauté, calme, luxe et volupté... Le pire, c'est qu'ils n'ont même pas honte. L'un de gémir : "Ne nous privez pas d'un moment agréable. Ce n'est pas parce que PBLV est supprimé que nous allons regarder le JT qui nous plonge dans un monde maussade et difficile." et une autre d'affirmer : "Cette série est regardée par des milliers de personnes qui n'attendent qu'une chose, un peu de distraction au milieu de cette morosité. Nous ne regarderons pas les journaux." Résumons la thèse de cette mouvance intellectuelle majeure autant que nouvelle : le monde est morose, maussade, difficile : il faut donc le fuir... par le biais d'une série de divertissement à grand succès, pur produit du système économique ultra-libéral qui a conduit le monde à être ce qu'il est !

Que les choses soient claires : je n'ai en aucun cas envie de prendre la défense de TF1, ni de vanter les mérites inexistants de son journal de désinformation généralisée, mais je trouve que ce vaste mouvement mis en branle pour une cause inepte, et relayé par la "presse" à grand tirage est consternant. On a envie de pleurer de rage devant tant de stupidité! Rien que l'audience de cette série me ferait haïr le genre humain : six millions de spectateurs ! Nous rougissons de ce chiffre quand on sait le peu de gens qui connaissaient Baudelaire de son vivant, nous rougissons de cette audience quand on sait le petit nombre de spectateurs devant lesquels Adamov et Ionesco faisaient représenter leurs premières pièces ! (15 spectateurs par soirée pour la Parodie d'Adamov, 12 pour les Chaises d'Ionesco !!!). Mais là... encore plus que l'audience : ce mouvement, cette animation, cette énergie, ces pétitions !!! "les fans se mobilisent"... - et les esprits s'immobilisent. Mais tout cela est bien. Mobilisez-vous ! Dépensez le peu d'énergie qui reste dans vos corps débiles et vos esprits inertes pour la seule cause qui , peut-être, puisse encore vous émouvoir sincèrement... Au moins, pendant ce temps-là, vous vous sentirez un peu vivant, un peu hors de votre coma... pour un moment, pour un moment seulement... mais ce sera toujours ça, n'est-ce pas ?


Je m'excuse mais il faut que ça sorte, pour toutes les fois où je me suis tu devant de pareilles inepties : puissiez-vous ne jamais prendre conscience de la misère intellectuelle dans laquelle il faut être tombé pour donner une once d'énergie à une cause aussi ridicule ! Dans le cas contraire, je crains qu'il ne vous reste d'alternative qu'entre le canon d'un révolver et l'étreinte d'une corde... Ou plutôt si, prenez-en conscience, et sortez de votre connerie une bonne fois pour toute !

Tout de même, n'est-ce pas admirable ? Quel ingénieux système que celui qui détruit les esprits, les aliènent, et, dans le même temps leur fournit la drogue pour les maintenir dans la plus pure léthargie ! Dites-moi franchement : n'avez-vous jamais eu l'impression que les séries télés, les matchs de foot, les émissions de divertissement et toutes ces choses étaient faites pour détourner l'énergie et l'intelligence des foules vers des sujets sans intérêts, pour les (main)tenir à l'écart, intellectuellement, de l'essentiel : de la politique et de la participation active et citoyenne à l'élaboration d'un bien commun non-oublieux du respect des individus ? Allez... vous pouvez me dire que ça vous est déjà venu à l'esprit... même si vous avez repoussé l'idée parce qu'elle vous semblait insoutenable, je suis sûr que vous en avez déjà eu conscience... Selon Gille Deleuze, même la personne la plus stupide au monde s'est demandée au moins une fois : "Ne serais-je pas passer à côté de tout ? N'aurais-je pas raté ma vie ?"...



* S'il vous plait, j'ai mal à l'existence... encore un peu de morphine... encore un peu de Plus belle la vie ! *

Dans notre société, il faut avoir honte de droguer son corps, mais on a le droit d'être fier de droguer son intelligence, et l'on n'hésite pas à le faire savoir : on a bien raison, la presse est avec nous... le système lui-même semble être avec nous... et pour cause !
En tout cas, la leçon semble claire pour les dirigeants de TF1 : qu'on ne s'avise pas de supprimer la drogue, ni même de vouloir déplacer son horaire, même pour les meilleures raisons du monde : le manque, même si il n'est qu'anticipé, est générateur de maux redoutables dont nous avons vite vu se déployer les premiers symptômes : crises, peurs, révolte, indignations puis les insultes, les menaces, les pétitions... Il y a deux siècles, Stendhal écrivait déjà : " Nous avons des habitudes ; choquez ces habitudes, et nous ne serons sensibles pendant longtemps qu'à la contrariété qu'on nous donne. "

Pour ne pas conclure, puisqu'il ne faut pas voir tout en noir, regardons le bon côté des choses : voilà trouvé le moyen d'en finir avec la faim dans le monde : menaçons de supprimer PBLV si chaque fan ne verse pas une somme de 200€ par an pour nourrir le tiers-monde, et le tour est joué ! Idem pour la crise du logement : que chaque "fan" de PBLV se "mobilise" en hébergeant un sans-abris, faute de quoi PBLV passe à la trappe ! C'est simple comme moustache. Si simple, qu'on se demande pourquoi nous n'avons pas pensé plus tôt à exploiter humanitairement l'incroyable frénésie irrationnelle provoquée par cette série pour venir à bout des maux et problèmes d'un monde réputé si "difficile" et si"morose"...

Misanthropiquement votre,

Antisthène Ocyrhoé.

Amour et érotisme en peinture : Survol du XVème au XIXème siècle.


Dans le cadre de notre cursus de Lettres, nous avons droit, là où nous sommes, à des cours de culture générale, regroupant des matières telles que "Grandes périodes de l'Histoire" ou encore "Histoire de l'Art". Sortant d'une période d'examens, j'ai ressenti l'envie de vous faire partager ma modeste réponse à l'un des pompeux sujet qui m'a été proposé pour cette dernière matière, à savoir "Les peintres et la vision de l'amour". Grande question, n'est-il pas ? Et posée à quelqu'un qui, certes, se sent attiré par l'art mais qui n'en est absolument pas spécialiste. Je vais pourtant tenter de reformuler les idées que j'ai formulées alors, toutes subjectives qu'elles soient.

{Cliquez sur les images pour les agrandir.}

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L'amour est devenu l'un des sujets de prédilection de la peinture occidentale, et ce depuis plusieurs siècles ; cependant, les peintres n'en ont jamais proposé une vision figée et univoque. Au fil des époques, des codes de représentation sont institués, des tabous sont brisés, des scandales éclatent : l'amour est à coup sûr un sujet qui divise. Si l'on survole rapidement l'histoire de l'art, on pourrait peut-être remarquer quelques façons récurrentes de représenter l'amour, selon ce que l'artiste veut faire passer au spectateur par l'intermédiaire de son tableau. Nous trouverions, dans les œuvres correspondant à ce thème, des portraits de couple, des groupes de personnages et scènes mythologiques - avec une récurrence des scènes d'enlèvement - et des nus mis en scène de diverses façons. Par ailleurs, l'accès à l'art et à la peinture ayant été, à quelques exceptions près, majoritairement masculin, vous comprendrez bien que la représentation picturale de l'amour passe, ne serait-ce qu'en partie, par la représentation de la femme et a fortiori du nu féminin.
Finalement, ce que j'ai retiré de tout cela, c'est une tension entre l'expression d'un sentiment épuré, contenu et l'expression d'un élan violent, spontané et sensuel. Tandis que certaines œuvres penchent radicalement en faveur d'un des deux côtés de la balance, d'autres tentent de trouver le fragile équilibre pouvant résider entre les deux, s'inscrivant une échelle de nuances aussi complexe que variée. Comment donc les peintres ont-ils, au fil des différentes époques de la peinture, conjugué ces deux éléments a priori incompatibles : élan érotique et sentiment épuré ? A travers une sélection plus que drastique de quelques grands tableaux, de la Renaissance au XIXème siècle, nous évoquerons brièvement comment ces thèmes ont été traités par les artistes.

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Il peut sembler paradoxal de commencer une note sur l'amour en peinture en évoquant le thème du mariage - encore plus peut-être si l'on se situe dans ces époques lointaines où amour et mariage apparaissent comme incompatibles et contradictoires. C'est pourtant ce que je vais faire en citant le célèbre tableau de Van Eyck intitulé Les époux Arnolfini. Réalisée en 1434, cette peinture de commande représentant un couple de jeunes mariés semble destinée à un usage privé. Par sa composition symétrique, l'attitude figée des personnages et l'absence totale de mouvement, ce tableau veut montrer un foyer où règnent ordre et équilibre. De même, les couleurs choisies, volontairement complémentaires - le vert de la robe et le rouge du mobilier-, le petit chien aux pieds des maîtres, symbole de fidélité, les deux mains qui se joignent au milieu du tableau, permettent de signifier que l'union représentée dans ce tableau est appelée à durer. Peinture officielle illustrant le rapport entre homme et femme, cette œuvre de Van Eyck donne, par sa construction et sa composition, une impression de grande stabilité et d'équilibre.


En chaussant des bottes de sept lieues chronologiques, nous ferons un bond vers ce qu'on appelle le maniérisme italien, ou encore Renaissance Tardive, et cela à travers deux tableaux représentant un nu féminin. Il s'agit de celui de Giorgione : la Vénus endormie, et de celui peint par le Titien : la Vénus d'Urbino. Choisir de représenter la déesse de l'Amour - outre la fonction allégorique plus ou moins lointaine que ça peut avoir - est surtout un prétexte pour peindre une femme nue : c'est en effet tout à fait toléré quand il s'agit d'une figure mythique, alors qu'on ne peut peindre nue une femme issue du commun des mortels sans provoquer un scandale. Commençons donc par Giorgione, qui nous donne à voir une jeune femme endormie, parfaitement proportionnée au vu des canons de l'époque, étendue au beau milieu d'un paysage idyllique de campagne. Les yeux fermés, la position de la tête, le traitement des couleurs donnent à cette scène une atmosphère de douceur. Dans ce tableau, il ne se passe finalement pas grand chose : un corps nu se détache, par sa clarté, des masses sombres qui l'entourent ; une femme rêve, abandonnée dans son sommeil, sans qu'un contact avec le spectateur n'ait lieu. Dans une atmosphère éthérée et non dépourvue de sensualité, Giorgione ouvre une porte vers un ailleurs mythologique non réellement défini, éclairé par la douce lumière d'un soleil déclinant.
Il en est tout autrement chez Le Titien, dans sa Vénus d'Urbino. L'élève de Giorgione brode à partir d'un même motif, mais propose une version tout à fait différente d'une scène a priori semblable. Dans cette œuvre, une jeune femme nue, également désignée sous le nom de "Vénus" est étendue sur une couche. Cependant, la scène ne se déroule plus dans une campagne idyllique mais plutôt dans un palais vénitien. En arrière plan, on distingue même deux femmes, apparemment des servantes, dont l'une fouille dans un coffre. L'attitude de la jeune femme est, elle aussi, tout à fait différente différente : la Vénus du Titien, elle, est tout à fait éveillée et dirige son regard vers le spectateur, dans une sorte de défi. Ce tableau a éveillé bien des passions et suscité bien des controverses. Outre le problème qu'il pose, par ses deux espaces perspectifs et la forte rupture opérée par le pan de mur situé derrière la jeune femme, il impressionne également par son érotisme. Dans un des articles de On n'y voit rien, Daniel Arasse à travers un dialogue, soulève bon nombre d'hypothèses afin d'expliquer la destination de cet étrange tableau. Selon l'un des interlocuteurs, il s'agirait d'une peinture de commande affiliée aux peintures de mariage : une représentation de femme nue destinée à être accrochée dans la chambre afin de stimuler les relations du couple, par sa contemplation. De plus, l'image du coffre en arrière-plan - outre l'interprétation érotique que certains ont voulu voir - pourrait symboliser, justement, ces coffres que la jeune fille amène avec elle quand elle emménage avec son époux, et contenant son trousseau. L'intérieur de ces coffres, à l'époque où peint Le Titien, étaient parfois peints, et parmi les sujets qui les ornaient, la déesse Vénus et la représentation de l'amour occupaient une large place. Finalement, qu'il soit ou non étroitement lié aux coutumes maritales de la Renaissance tardive, ce tableau fait passer un certain érotisme, beaucoup plus présent que chez la Vénus endormie de Giorgione.

Reste que ces deux représentations semblent parfaitement figées : le temps et le mouvement sont arrêtés et pas un instant la sensualité qui se dégage de ces tableaux ne s'apparente à un élan spontané et violent. C'est ici que nous évoquerons une oeuvre de Rubens : L'enlèvement des filles de Leucippe. L'art baroque se caractérise notamment par la représentation du mouvement, de l'inconstance, se refusant à montrer ce qui est fixe et immuable. Par là, la peinture baroque exacerbe le mouvement, met en avant les tensions et les métamorphoses du monde, dans des tableaux très chargés et très colorés. Or dans ce mouvement, nous pouvons observer une récurrence des représentations d'enlèvements. Souvent d'inspiration mythologique, ces œuvres expriment par là une violence, un affrontement entre l'élan de possession, assez proche de l'animalité, et la résistance qu'on lui oppose. Nous avons cité comme exemple le tableau de Rubens : l'action est représentée au beau milieu de son processus, les corps tordus des filles, les tissus drapés, le contact entre leur peau blanche et celle, bien plus rouge, des deux hommes confère au tableau une forte impression de vitalité. Le choix d'un plan en contreplongée rend la scène plus impressionnante : le spectateur assiste, impuissant, à ce déchaînement des passions. Au bas du tableau, le pied de la femme et celui de l'homme s'effleurent, tout en étant séparés par un léger tissu, entre contact charnel et séparation immuable. Cela n'est plus vraiment mon propos, mais je ne peux m'empêcher d'ajouter un exemple en sculpture, avec le Bernin et L'enlèvement de Proserpine. En effet, par son travail de la matière et du mouvement, l'artiste a réussi à donner au marbre l'impression de la chair. La pression des doigts de Pluton s'imprime en effet sur le corps de Proserpine, et de cette façon, la statue semble, elle aussi, représenter le vivant, le mouvant. Ainsi, retrouvons-nous dans l'art baroque un tout autre traitement du thème de l'érotisme, ici placé sous le signe de la vie et du mouvement, de l'élan primitif et de l'affrontement entre plusieurs forces.


Il me faut à nouveau réaliser un immense saut chronologique pour me retrouver au tout début du XVIIIème siècle. Antoine Watteau, avec Le pélèrinage à l'île de Cythère représente l'amour d'une façon nouvelle. Dans une atmosphère éthérée et assez fantasmatique, nous assistons à un défilé de couples arrivant à l'île de Cythère, symbole des plaisirs amoureux. Le temps est alors comme décomposé : la succession des attitudes et des personnages met en scène tout le parcours amoureux, de la séduction à l'abandon de l'île. Au centre du tableau, une femme en robe jaune semble jeter un dernier regard non dénué de regret vers l'île et ceux qui y restent. Par ce tableau, Watteau évoque avec mélancolie les différents âges de l'amour. Les personnages apparaissent dans une sorte de flou général qui n'est semble-t-il pas si loin du sfumato de Léonard de Vinci. Figuration éthérée du sentiment amoureux, description poétique éclairée par les douces lumières du couchant, Le pélerinage à l'île de Cythère représente l'amour à travers le souvenir, entre espoir - si l'on interprète que les couples se dirigent vers l'île - et nostalgie d'une époque révolue - si l'on croie qu'au contraire ils la quittent.


Au XIXème siècle, les codes de représentation en peinture ont du plomb dans l'aile, et ça et là émergent des contestations. Tout d'abord, le recours au prétexte mythologique pour représenter une femme nue n'est plus vraiment de rigueur : certains artistes passent outre, malgré le scandale que cela provoque. J'évoquerai brièvement Ingres et sa Grande Odalisque, peinte en 1814. Comme on peut s'en douter, quand l'artiste représente une femme nue, il donne à voir un idéal de beauté. C'était déjà le cas chez Giorgione ou le Titien, dont les Vénus étaient parfaitement proportionnées selon les critères de beauté de l'époque : en tout, le corps devait faire l'équivalent de la longueur de la tête multipliée par sept. Alors, en quoi Ingres est-il novateur dans ce tableau, qui tout en se rattachant au courant orientaliste, subit également l'influence de la Renaissance ? C'est parce qu'ici, la beauté passe par une aberration anatomique : Ingres ne cherche plus le vraisemblable ni le possible mais la meilleure représentation de la beauté féminine, et pour cela, il n'hésite pas à rajouter trois vertèbres à son Odalisque ! Cela lui vaudra de nombreux reproches de la part des contemporains. Un autre peintre qui récoltera les critiques, c'est Manet en 1863, avec son Olympia, tableau qui entraîna un véritable scandale. Quand on voit le tableau qui, la même année, rallie plus de suffrages -en ayant tout de même provoqué un petit scandale - et est acheté par Napoléon III, la Naissance de Vénus, on peut facilement imaginer les réticences face à l'œuvre de Manet. Dans son tableau qui semble faire référence à La Vénus d'Urbino, Manet met en scène une femme, connue à Paris en tant que prostituée notoire, qui fixe le spectateur sans honte, une main posée sur la cuisse. Notons d'ailleurs que l'innocent chien, traditionnellement symbole de la fidélité - bien qu'il soit endormi ! - est alors remplacé par un chat noir à la queue dressée et faisant le gros dos ... Alors qu'au XIXème siècle, on ne tolère le nu que dans les représentations mythologiques ou les peintures orientalistes, Manet place son Olympia dans le temps présent et la met en scène de façon particulièrement choquante pour l'époque. On lui reprochera également une perspective incongrue, la façon particulière dont la peinture et les couleurs sont étalées sur la toile.

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Ainsi, il y a finalement une grande diversité dans la façon dont les peintres ont représenté le thème de l'amour et de l'érotisme au fil des époques. De la violence vitale et presqu'instinctive du baroque à la provocation de la peinture du XIXème en passant par la douce sensualité de la Renaissance tardive et l'immatérialité de la peinture de Watteau, on oscille avec plus ou moins de force entre les extrêmes. Dans ce développement, j'ai par ailleurs volontairement mis de côté un visage de l'amour très différent de celui que j'ai traité, c'est l'amour filial, incarné par toutes les figures de madones et de Pietà, fortement présentes dans l'art occidental.

[Texte du mois] Nietzsche et le problème de la "connaissance" dans le Gai Savoir.


Si l'on jette un œil, même distrait, à la philosophie européenne que l'on a choisi de conserver et d'enseigner avant Nietzsche, c'est-à-dire, pour faire bref, la pensée occidentale de Platon à Hegel, on se rend compte que, dans grande majorité des cas, les philosophes discréditent la pensée, la connaissance "du peuple", au profit de leur propre connaissance, c'est-à-dire de la connaissance philosophique - on s'en étonnera. L'intérêt de Nietzsche dans son Gai Savoir, et, plus spécifiquement, dans l'extrait que nous en reproduisons ci-dessous, est de montrer que, finalement, la connaissance des philosophes et celle du peuple, c'est un peu bonnet blanc et blanc bonnet. Qu'est-ce qui permet d'affirmer qu'elles ne sont pas aussi différentes que l'on aurait voulu nous le faire croire ? Le fait que ces deux modes de connaissance proviennent d'un même besoin originel de se rassurer, d'un même désir de sécurité : ils naissent d'un même "instinct de peur".


Concrètement, cela signifie que, populaire ou philosophique, ce que nous appelons connaissance est en fait un processus de re-connaissance par lequel nous cherchons à produire une connaissance pacifiée d'un monde a priori étrange et inquiétant ; un processus cherchant à réduire le flux en ébullition qu'est le réel en le découpant, l'organisant en catégories conceptuelles connues, familières, rassurantes. Dans cette logique, connaître revient donc à chercher en toute chose nouvelle quelque chose de familier, qui dissipe le malaise de l'étrangeté, l'inquiétude de l'inconnu : connaître relève dès lors d'un déni du multiple, de la différence, au profit de l'Un, de l'Idée platonicienne - que Nietzsche conteste vivement.

Le but de Nietzsche ? Faire émerger une troisième figure de la connaissance, qui ne serait ni la connaissance des philosophes, ni celle du peuple ; appeler de ses voeux une connaissance capable de restituer sa diversité, sa multiplicité, sa richesse au réel ; il souhaite l'accomplissement d'un "Gai Savoir" aventurier, n'ayant pas peur d'aller à la rencontre de l'étrange, de l'extraordinaire, de l'inconnu. Plus encore : pour lui, il s'agit de rendre son étrangeté à ce que nous considérons habituellement comme du connu, de l'acquis : les gens qui pensent connaître et se rassurer en assimilant l'inconnu au "bien connu" font fausse route, et leur erreur est précisément de ne pas/plus questionner le "connu", alors que ce dernier ne l'est finalement peut-être pas tant que nous voulons le croire : "Le bien connu est l'habituel ; et l'habituel est ce qu'il y a de plus difficile à connaître, c'est-à-dire à voir comme problème." nous dit le philosophe au marteau.

Résolument nominaliste, Nietzsche refuse donc toute tentative de réduction du réel en catégories de grandes essences, spontanément reconnaissables et rassurantes, au profit d'une connaissance jubilatoire, allant au devant du monde, et non cherchant à le fuir, d'un Gai Savoir, donc, qui accepte le réel comme un irréductible flux en ébullition et apprend à composer intelligemment avec lui. Mais laissons à Nietzsche lui-même le soin de nous en dire davantage.

Antisthène Ocyrhoé.

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355.

L'origine de notre concept de "connaissance". - J'emprunte l'explication qui va suivre à la rue ; j'entendis une personne du peuple dire "il m'a reconnu" ce qui me fait me demander : qu'entend au juste le peuple par connaissance ? que veut-il lorsqu'il veut de la "connaissance" ? Rien de plus que ceci : quelque chose d'étranger doit être ramené à quelque chose de bien connu. Et nous, philosophes, avons-nous véritablement entendu par connaissance quelque chose de plus ? Le connu, cela veut dire : ce à quoi nous sommes suffisamment habitués pour ne plus nous en étonner, notre quotidien, une règle quelconque dans laquelle nous sommes plongés, absolument tout ce en quoi nous nous sentons chez nous : comment ? notre besoin de connaître n'est-il justement pas ce besoin de bien connu, la volonté de découvrir dans tout ce qui est étranger, inhabituel, problématique, quelque chose qui ne nous inquiète plus ? Ne serait-ce pas l'instinct de peur qui nous ordonne de connaître ? La jubilation de l'homme de connaissance ne serait-elle pas justement la jubilation du sentiment de sécurité retrouvée ?... Ce philosophe s'imagina le monde "connu" lorsqu'il l'eut ramené à l'"Idée" : ah, n'était-ce pas parce que l'"Idée" était pour lui si bien connue, si habituelle ? parce que l'"Idée" lui causait désormais si peu de peur ? Oh, qu'ils sont faciles à satisfaire, les hommes de connaissance ! qu'on considère donc leurs principes et leurs solutions des énigmes du monde sous ce rapport ! S'ils retrouvent dans les choses, sous les choses, derrière les choses, quoi que ce soit qui ne nous est que trop bien connu, par exemple notre table de multiplication, ou notre logique, ou notre vouloir et notre désir, qu'ils sont soudain heureux ! Car "ce qui est bien connu est connu tout court" : en cela, ils sont tous d'accord. Même les plus prudents d'entre eux pensent qu'à tout le moins, le bien connu est plus facile à connaître que l'étranger ; ce serait par exemple une exigence méthodologique de partir du "monde intérieur", des "faits de conscience" parce qu'ils seraient pour nous le monde le mieux connu ! Erreur des erreurs ! Le bien connu est l'habituel ; et l'habituel est ce qu'il y a de plus difficile à "connaître", c'est-à-dire à voir comme problème, c'est-à-dire à voir comme étranger, éloigné, "extérieur à nous"... La grande assurance des sciences naturelles, comparées à la psychologie et à la critique des éléments de conscience - sciences non naturelles, pourrait-on presque dire -, tient précisément à ce qu'elles prennent pour objet l'étranger : alors qu'il est presque contradictoire et insensé de vouloir prendre pour objet en général le non-étranger...

Nietzsche, le Gai Savoir, aphorisme 355, Folio Essais

Max Stirner : L'Unique et sa Propriété.


En allemand, Der Einzige und sein Eigentum. Kézako ? Rien moins que l'oeuvre principale qu'un certain Johann Caspar Schmidt fait publier à Berlin en 1844 sous le pseudonyme de Max Stirner.


L'origine de sa pensée doit être cherchée dans le courant dit de la "critique pure", issue de l'aile gauche de l'hégelianisme. Pour Stirner, l'erreur de la critique pure provient de son caractère négatif et abstrait ; toutefois le dépassement de cette attitude de pensée, le moment positif de la réalité qui doit résulter de cette négation, n'est pas l'histoire, construite elle aussi sur des systèmes et des positions idéologiques, mais bien l'individu dans sa réalité fondamentale et absolue, source de toute valeur, de toute pensée et de toute action. En fait, la cause de Dieu, de l'Humanité, du Peuple, de la Vérité, de la Liberté ne sont que des idéaux égoïstes qui mènent à la négation de tous les autres intérêts, d'où l'affirmation que le meilleur égoïsme est encore l'égoïsme envers soi-même, puisque le Moi est "l'unique, le néant d'où nous tirons tout".

Ce principe d'individualisme absolu, qui constitue le thème du livre, est posé d'abord comme critère d'interprétation de l'histoire, ensuite comme principe radical de critique et de réforme de la nouvelle humanité. Si l'antiquité a voulu idéaliser le réel et a fini ainsi par le nier et à le mépriser par excès de sagesse, le monde moderne veut réaliser l'idéal et finira par nier dans la réalité l'idéal même(1). Un tel processus - et ici on sent poindre le spectre de la vision historique hégélienne - a commencé avec le mythe chrétien du Dieu qui s'est fait homme. Le caractère immanent de la culture et de la philosophie modernes n'est rien d'autre que le terme d'une évolution.

C'est dans cette perspective que Max Stirner analyse les phénomènes de culture et les structures éthiques pour y trouver l'acte qui constitue l'égoïsme et critiquer ensuite tant l'ordre social traditionnel fondé sur des privilèges idéologiquement consacrés que les doctrines réformatrices faisant appel à un abstrait principe d'égalité collective qui aboutit à l'idée d'un État souverain. La vraie réforme consiste dans la reconnaissance de la souveraineté de l'individu. Où conduit une telle attitude, nous l'ignorons. "Que fera l'esclave lorsqu'il aura brisé ses chaînes ? Attendez et vous le saurez." Hélas, nous n'avons pas fini d'attendre...

On a souvent parlé de Stirner comme du plus anarchiste et du plus farouche des individualistes. En réalité cette "attente" trahit l'exigence d'une nouvelle éthique - peut-être d'ailleurs, est-ce précisément cette éthique qu'essaye de théoriser Michel Onfray, lequel ne cache pas son immense dette envers Stirner(2). L'Unique représente la pointe extrême d'une pensée dialectique qui vise à dépasser le compromis de l'Idéalisme hégélien, et cette pensée est aujourd'hui encore d'une actualité si brûlante qu'on croit discerner en Stirner les premiers accents de l'existentialisme : car l'"Unique" n'est que l'existant en tant que tel et par conséquent, en même temps, le néant absolu dont tout vient et auquel tout retourne.


Nous pouvons ajouter enfin que la pensée ultra-individualiste de Stirner semble avoir été l'une des grandes influences de Nietzsche, bien que ce dernier ne le reconnaisse jamais explicitement(3). Si l'on en veut une preuve, que l'on compare la pensée de Stirner sur l'individualisme et le potentiel néfaste des utopies socialistes à ce passage extrait d'Humain, trop humain (473) : "Le socialisme est le fanatique frère cadet du despotisme presque défunt, dont il veut recueillir l'héritage ; ses efforts sont donc, au sens le plus profond, réactionnaires. Car il désire une plénitude de puissance de l'État telle que le despotisme seul ne l'a jamais eue, même, il dépasse tout ce que montre le passé, parce qu'il travaille à l'anéantissement formel de l'individu : c'est que celui-ci apparaît comme un luxe injustifiable de la nature, qui doit être par lui corrigé en un organe utile de la communauté." - C'est nous qui surlignons.

Antisthène Ocyrhoé.

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Notes & Remarques :

1. Quand on voit les tournures qu'ont prises les expériences russe, chinoise et cubaine - entre autres - on ne peut que saluer en Stirner un visionnaire...
2. cf. La Sculpture de soi, La Politique du rebelle, etc.
3. Ce qui n'est peut-être pas si étonnant que cela : les philosophes n'aiment pas beaucoup reconnaître leurs dettes, et ce sont souvent ceux à qui ils doivent le plus qu'ils citent le moins.

Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir : Prières d'insérer.



Il y a quelques jours, j'ai acheté un extrait de l'essai Le Deuxième Sexe, publié sous le titre de "La femme indépendante" dans la collection Folio 2€. Cette collection est bien pratique, car cela faisait un moment que j'hésitais à acquérir l'ouvrage complet, de peur de ne pas savoir le lire (à cause de ses 1000 pages, ou de sa possible difficulté). Ce fut pour moi une vraie révélation ; le Folio compte plus ou moins 130 pages, je l'ai dévoré en 2/3 heures le jour même. Rassuré donc sur l'accessibilité de l'ouvrage, et stimulé par cette première plongée dans l'essai beauvoirien, je me suis précipité acheter l'ouvrage complet. Il est plus que probable que je lui consacrerai un article détaillé quand j'aurai eu le temps de bien le méditer. Ce qui ne pourra vraisemblablement pas se produire avant les vacances d'été. Mais, ne résistant pas à l'envie de vous donner un avant-goût de ce travail remarquable, j'ai mis la main sur les "prières d'insérer" qui accompagnaient chacun des deux tomes à leur parution, que je publie ici. Cela vous donnera peut-être envie de vous intéresser à cet essai en même temps que moi.

Antisthène Ocyrhoé.



Le DEUXIEME SEXE - I : Les faits et les Mythes.


Voilà des siècles qu'on épilogue pour décider si la femme est inférieure, supérieure à l'homme, ou son égale. "C'est un homme manqué" dit Saint-Thomas ; un "os surnuméraire" renchérit Bossuet ; Michelet l'appelle "l'être relatif". Mais si Ève a été tirée d'un os, Adam naquit d'un paquet de boue ; si le Christ s'est fait homme, c'est peut-être par humilité. Poulain de la Barre nous met en garde : "Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être tenu pour suspect car ils sont à la fois juge et partie. " Avant d'assigner à la Femme son rang, il faudrait savoir qui elle est. "Tota mulier in utero" ; c'est une femelle, disent certains. Mais qu'est-ce au juste qu'une femme ? Est-ce la mante religieuse quand elle dévore ses amants, ou l'ourse léchant maternellement son informe ourson ? D'ailleurs, devant certaines femmes douées comme les autres d'un utérus, les connaisseurs décrètent : ce ne sont pas des femmes.

Plutôt, on serait femme par participation à l'éternel féminin. Est-il sécrété par les ovaires ? ou figé au fond d'un ciel platonicien ? on ne nous le dit pas. On le décrit en termes contradictoires. "L'éternel féminin nous attire vers le haut", dit Goethe. mais Lawrence : "La lune, planète des femmes, nous attire en arrière." La femme est une éternelle enfant et elle est la grande Mère, elle est la souriante Isis, la cruelle Kâli, Ève et Marie, la porte du diable, la porte du ciel, la chair et la grâce, Circé et Béatrice, la poésie et la prose du monde. Elle est tout : c'est trop.

En vérité, il s'agit d'un être humain comme vous et moi. Il s'agit d'une multiplicité d'êtres humains fort divers entre eux. Comparer indéfiniment la Femme à l'Homme est oiseux. Il a paru intéressant de chercher à connaître sa situation concrète telle qu'elle-même l'éprouve. C'est présent, l'ère des grandes polémiques étant close, qu'il sera peut-être possible de faire le point.

Mai 1949.



Le DEUXIEME SEXE - II : L'Expérience vécue.


Il n'y a pas d'éternel féminin : cependant, il y a des femmes ; elles constituent au sein de l'humanité une catégorie distincte dont les conduites, la vision du monde, les problèmes sont singuliers. C'est là un fait qu'il s'agit non de nier mais d'expliquer. Il est évident que les données - physiologiques, économiques, historiques - qui conditionnent l'existence de la femme sont enveloppées dans son expérience : mais elles reçoivent leur signification au sein d'un contexte social ; c'est en prenant sa place dans le monde que la femme se découvre, c'est à sa lumière qu'elle se choisit ; ce qu'on appelle son caractère reflète sa situation. En vérité, on ne naît pas femme : on le devient. Comment s'opère cette évolution, par quels chemins un être humain peut-il être conduit à accepter la mutilation qui implique une telle métamorphose, quelles compensations rencontre l'épouse, la ménagère, la mère dans la condition qui lui est traditionnellement assignée, de quelles mystifications se leurre-t-elle, quelles évasions lui sont permises, c'est ce qu'il faut tenter de décrire. Alors on pourra comprendre à quelles difficultés se heurtent les femmes d'aujourd'hui qui cherchent à atteindre une concrète autonomie mais qui sont encore prises dans les rets du passé. Les mots : mystère, destin, sont de commodes alibis ; mais la femme est forgée par la civilisation ; ses limites, ses défauts, ses malheurs, et l'hostilité qui sépare les deux sexes, c'est l'humanité qui en est responsable ; l'avenir est ouvert et le but de ce livre, c'est de paraître bientôt périmé.

Octobre 1949.

Simone de Beauvoir.

Les mots de la semaine.


Il est dommage que les paroles choisies de manière hebdomadaire disparaissent une fois la semaine achevée, comme si elles ne pouvaient plus être source de méditation pour nous ; aussi je crée ce billet pour les consigner au fur et à mesure de leur parution/disparition. Pour l'instant, le billet ne sera pas à jour, car il me faudrait retrouver les citations utilisées depuis la création du blog. Je compte bien le faire, mais cela me demandera un peu de temps, temps dont je ne suis pas sûr de disposer actuellement - vive les examens...


* Semaine du 10 Juillet au 17 Juillet :

« Vêtements, cosmétiques... Dans la multitude des produits proposés, chacun est dit "libre" de se créer, de s'inventer, de faire son choix. Paradoxalement, la pression exercée est telle qu'il est évidemment impossible de ne pas "choisir". Il faut se "faire plaisir", tout en sachant qu'un corps fin, une peau nette, une silhouette tonique, un organisme en bonne santé restent des clefs d'approbation collective et de valorisation sociale.

L'articulation entre individualisme et norme se fait par la notion de culpabilité. Le sujet est coupable quand son corps faillit, quand la maladie apparaît, quand l'esthétique n'est pas au rendez-vous. Reprenons la pensée de J.-P. Sartre : c'est parce qu'il y a liberté qu'il y a responsabilité, donc possibilité d'une faute, c'est-à-dire culpabilisation. Sans cette culpabilité, l'individualisme ne peut s'accorder avec le déploiement de normes, la production de soi avec des recommandations collectives. »

Isabelle Quéval.

* Semaine du 3 Juillet au 10 Juillet :

« Accéder aux Lumières consiste pour l'homme à sortir de la minorité où il se trouve par sa propre faute. Être mineur, c'est être incapable de se servir de son propre entendement sans la direction d'un autre. L'homme est par sa propre faute dans cet état de minorité quand ce n'est pas le manque d'entendement qui en est la cause mais le manque de décision et de courage à se servir de son entendement sans la direction d'un autre. Sapere Aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières. »

Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?

* Semaine du 26 Juin au 3 Juillet :

« Tous les pouvoirs sans exception s'étendent par leur nature et ne pensent jamais qu'à s'étendre ; en sorte que, dès que la résistance des gouvernés ne s'exerce plus, par cela seul l'arbitraire les tient. »

Alain, Propos.

* Semaine du 19 Juin au 26 Juin :

« Un Être Humain n'est qu'une partie, limitée dans le temps et dans l'espace, du Tout que nous appelons "l'Univers". Cependant il considère sa personne, sa pensée, ses sentiments comme une entité séparée. C'est là une sorte d'illusion d'optique, une illusion qui nous enferme dans une espèce de prison, puisque nous n'y voyons que nos propres aspirations et que nous ne donnons notre affection qu'au petit nombre de personnes qui nous sont les plus proches. Il est de notre devoir de sortir de ces étroites limites et d'ouvrir notre cœur à tous les êtres vivants et à la nature entière dans sa magnificence. Nul n'est capable d'atteindre pleinement ce but, mais nos efforts pour y parvenir contribuent à nous libérer et à nous apporter la sécurité intérieure. »

(Attribuée à) Albert Einstein.

* Semaine du 12 Juin au 19 Juin :

« Nous devons accepter notre existence, aussi complètement qu'il est possible. Tout, même l'inconcevable, doit devenir possible. Au fond, le seul courage qui nous est demandé, c'est de faire face à l'étrange, au merveilleux, à l'inexplicable... La peur de l'inexplicable n'a pas seulement appauvri l'existence de l'individu, mais encore les rapports d'homme à homme, elle les a soustraits au fleuve des possibilités infinies, pour les abriter en quelque lieu sûr de la rive. »

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.

* Semaine du 5 Juin au 12 Juin :

« La plupart des gens s'imaginent que la philosophie consiste à discuter du haut d'une chaire et à faire des cours sur des textes. Mais ce qui échappe totalement à ces gens-là, c'est la philosophie ininterrompue que l'on voit s'exercer chaque jour d'une manière parfaitement égale à elle-même. [...] Socrate ne faisait pas disposer des gradins pour les auditeurs, il ne s'asseyait pas sur une chaire professorale ; il n'avait pas d'horaire fixe pour discuter ou se promener avec ses disciples. Mais c'est en plaisantant parfois avec ceux-ci, ou en buvant, ou en allant à l'Agora avec eux, et finalement en allant en prison et en buvant le poison, qu'il a philosophé. Il fut le premier à montrer que, en tout temps et en tout endroit, dans tout ce qui nous arrive et dans tout ce que nous faisons, la vie quotidienne donne la possibilité de philosopher. »

Plutarque.

* Semaine du 29 Mai au 5 Juin :


« La notion de "Dieu" a été inventée comme antithèse de la vie - en elle se résume, en une unité épouvantable, tout ce qui est nuisible, vénéneux, calomniateur, toute haine de la vie. La notion de "l'au-delà", de "monde vrai" n'a été inventée que pour déprécier le seul monde qu'il y ait - pour ne plus conserver à notre réalité terrestre aucun but, aucune raison, aucune tâche ! La notion d'"âme immortelle", a été inventée pour mépriser le corps, pour le rendre malade - "sacré" - pour apporter à toute chose qui méritent le sérieux dans la vie - les questions d'alimentation, de logement, de régime intellectuel, les soins à donner aux malades, la propreté, le temps qu'il fait - la plus épouvantable insouciance ! Au lieu de la santé, le "salut de l'âme" - je veux dire une folie circulaire qui va des convulsions de la pénitence à l'hystérie de la rédemption ! La notion de "pêché" a été inventée en même temps que l'instrument de torture qui la complète, la notion de "libre arbitre" pour brouiller les instincts, pour faire de la méfiance à l'égard des instincts une seconde nature. »

Friedrich Nietzsche , Ecce Homo.

* Semaine du 22 au 29 Mai :


« L'idée que je n'ai jamais cessé de développer, c'est que chacun - en fin de compte - est toujours responsable de ce qu'on a fait de lui, même s'il ne peut rien faire de plus que d'assumer sa responsabilité. Je crois qu'un homme peut toujours faire quelque chose de ce qu'on a fait de lui. C'est la définition que je donnerais aujourd'hui de la liberté : un petit mouvement qui fait d'un homme totalement conditionné une personne qui ne restitue pas la totalité de son conditionnement. »

Jean-Paul Sartre, Saint Genet, Comédien et Martyr.

* Semaine du 15 au 22 Mai :

« Le gaspillage des matières qui servent à la nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux à l'humanité. [...] Il faut de la poudre dans nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n'ont pas de pain. »

Jean-Jacques Rousseau.

* Semaine du 8 au 15 Mai :

« Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu'il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n'as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ? Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion sérieuse avec un fou et que tu es toi-même fou. C'est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t'obstinais à lui dire la vérité en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d'aussi peu sérieux, c'est perdre soi-même tout son sérieux. »

Milan Kundera, Risibles amours.

* Semaine du 1 au 8 Mai :

« Si tu ne vois pas encore ta propre beauté, fais comme le sculpteur d'une statue qui doit devenir belle : il enlève ceci, il gratte cela, il rend tel endroit lisse, il nettoie tel autre, jusqu'à ce qu'il fasse apparaître le beau visage dans la statue. De la même manière, toi aussi, enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est oblique, purifiant tout ce qui est ténébreux pour le rendre brillant, et ne cesse de sculpter ta propre statue jusqu'à ce que brille en toi la clarté divine de la vertu. »

Plotin, Ennéades.

* Semaine du 23 au 30 avril :

« Je n'ay rien fait d'aujourd'huy. - Quoy ? Avez-vous pas vescu ? C'est non seulement la fondamentale mais la plus illustre de vos occupations [...] Nostre grand et glorieux chef-d'oeuvre, c'est vivre à propos. C'est une absolue perfection et comme divine, de sçavoyr jouyr loiallement de son estre. »

Michel de Montaigne, Essais III, 13 : De l'expérience.

* Semaine du 19 au 26 janvier :

« Un être ne se construit pas sur des croyances ou des rituels. Il serait trop facile de compter sur des chimères pour faire le travail. »

Jean-Paul Sartre.

* Semaine du 12 au 19 janvier :

« Si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit. »

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse.

* Semaine du 05 au 12 janvier :

« Dans les camps nazis, la conscience résistait et le corps était bafoué sans cesse, tous les jours. Là, dit Robert Antelme, s'est forgée la résistance des âmes et des consciences se refusant à collaborer. En revance, dans le camp planétaire gouverné sans partage par l'ordre capitaliste, le corps est généralement célébré, dans l'hédonisme le plus vulgaire, de sorte que, polarisés sur un rapport narcissique égocentrique et narcissique à soi, convertis aux mérites de cette nouvelle religion de l'amour de soi, les fidèles oublient qu'ils ont aussi une âme. Ils en sont au point où ils ignorent qu'à défaut d'être sollicité, l'esprit est purement et simplement inexistant »


Michel Onfray, Politique du Rebelle.

Novice du Chaos : pause surréaliste et... un peu saccadée.




Cela fait un moment que ni moi ni Nibelheim n'avons pris le temps d'écrire un vrai article sur le blog. Nous nous en excusons aux quelques rares personnes qui, peut-être, suivent l'évolution de Bidulbuk. En vérité, ce n'est pas l'inspiration qui manque, mais plutôt le temps et l'énergie ; en ce qui me concerne, j'ai le projet d'écrire une foule d'articles sur Flaubert, Stendhal, Nietzsche, Sartre, le libertinage et l'éveil de l'esprit philosophique au XVIIe siècle, le matérialisme de La Mettrie, etc., etc. mais le semestre en cours ne m'en laisse pas vraiment le loisir. Ce n'est évidemment que partie remise, et il est pensable que l'activité reprendra avec la fin des examens, le 28 Mai. D'ici là, nous nous contentons de mettre en ligne, de temps à autres, des textes plus ou moins connus, mais qui nous semblent intéressants, qui nous ont marqué d'une manière ou d'une autre.


Aujourd'hui, toutefois, je vais proposer autre chose. Quand je m'ennuie en cours ou quand je ressens le besoin de me libérer de fortes tensions, il m'arrive, entre autres choses, de m'adonner à la pratique surréaliste de l'écriture automatique, donnant ainsi le jour à d'improbables chimères issues des tréfonds de mon inconscient. C'est un de ces textes que je vais mettre en ligne aujourd'hui. Ce n'est pas que je pense qu'il puisse valoir quelque chose aux yeux d'un lecteur étranger, bien que je m'y sois sans doute caché tout entier; mais, ayant toujours trouvé ce genre de textes assez énigmatiques, les appréciant à titre de curiosité, je me suis dit que ça ne coutait rien d'ajouter le mien à la foule de tous ceux que l'on trouve déjà un peu partout ; cela pourra peut-être divertir quelques lecteurs suffisamment libérés de l'esprit de sérieux. Dans le pire des cas, quels sont les risques ? Attirer des personnes ayant l'esprit aussi tortueux que le mien ? Faire fuir les rationalistes et autres sectateurs platoniciens en tout genre ? Décevoir ceux qui arrivent sur le blog via google en espérant y trouver les sacro-saintes réponses à leurs devoirs scolaires ? Vraiment, tout cela serait bien fâcheux...

Il me faut maintenant vous dire, à vous qui avez réussi à lire cet article jusqu'ici sans le fuir, que voici venu le moment où mon être conscient prend congé de vous et de ce billet. Je vous laisse en tête à tête avec cette drôle de chimère, sortie casquée de mon mal de crâne à l'occasion d'un cours de Langue Médiévale. Bonne lecture !

Antisthène Ocyrhoé.


L'anachorète Goulibeurophage.

Platon se cache dans une couleur,
Sculptant une noix de coco
Contre-nature et aéroscalpe.
Bougre l'ombre de mercenaire
Scolopendre dans les yeux
et Jaurès entre les orteils,
Gobeur de vésicules et
Arracheur de Péritoine,
Le Lac Léman ne mouille pas les femmes.
Sauf le Jeudi.
Persil
Gris.




" Appel à tous les tatoués et tatoueurs de France ! "


Faites un acte simple pour protester contre un rapport et un décret aberrants !


Un premier décret réglementant les pratiques de tatouage et de piercing a été publié le 20 février dernier, ignorant les efforts des professionnels – tatoueurs, perceurs, et professionnels de la santé – sur le terrain et leurs revendications en matière de réglementation. Ce premier texte réglementaire a été voté suite à un rapport de l’Académie de médecine qui, au-delà des considérations strictement médicales auxquelles il est censé se vouer, présente le tatouage et le piercing comme traduisant plusieurs « états : perception négative des conditions de vie, mauvaise intégration sociale, souci d’amélioration de l’image de soi, précocité des rapports sexuels avec grand nombre de partenaires, homosexualité, usage de drogues et consommation d’alcool, activités illicites et appartenance à un « gang », mauvaises habitudes alimentaires. »


Estimant ces propos à la fois diffamatoires et homophobes, le Syndicat National des Artistes Tatoueurs a saisi la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité) et porté plainte contre l’Académie de Médecine. Chaque personne tatouée, percée, tatoueur, perceur, peut faire un acte simple pour soutenir cette démarche : si plusieurs milliers de personnes portent plainte à l’encontre de l’Académie de Médecine, nous pourrons mettre en lumière l’aberration de ces propos, et en conséquence, l’aberration du contenu de la réglementation que l’administration a décidé d’imposer aux tatoueurs et aux perceurs (en excluant de cette obligation les bijoutiers « perçant » au pistolet !). Notez bien que votre plainte ne vous engage à aucune procédure par la suite : le SNAT prendra en charge toute procédure et frais éventuels. Votre seule action consiste à adresser une lettre en suivant les indications qui suivent : l’avocat du SNAT prendra le relais !

Si vous estimez être personnellement calomnié par le rapport de l’Académie de médecine, prenez simplement quelques minutes de votre temps pour rédiger une lettre dans laquelle vous ferez état de vos tatouages/piercings (avec éventuellement des photos de ces réalisations corporelles) et, en quelques mots, de vos motivations artistiques ou esthétiques, ou plus généralement de la manière dont vous percevez le tatouage et/ou le piercing. Suite à cette courte présentation personnelle, précisez que vous portez plainte contre l’Académie de Médecine pour les propos tenus dans son rapport du 11 décembre 2007 : « Piercings et tatouages : la fréquence des complications justifie une réglementation », en rappelant les propos que vous estimez diffamatoires et homophobes (voir ci-dessus), et en insistant sur le fait que vous vous sentez calomnié par ces propos (n’hésitez pas à parler de votre situation personnelle, familiale,professionnelle, etc. si vous le souhaitez !).

(!) N’omettez pas de préciser les éléments suivants, sans lesquels votre plainte sera irrecevable :
- votre état civil (nom, prénom, date de naissance)
- votre adresse personnelle (ou professionnelle pour les tatoueurs/perceurs)
Il est important que votre lettre soit manuscrite et adressée en RAR (recommandé avec accusé de réception) à :

Tribunal de Grande Instance de Paris
A l’attention de Monsieur le Procureur de la République
4 Boulevard du Palais
75001 Paris

Veillez à faire une copie de votre lettre avant de l’envoyer. Une fois votre lettre RAR envoyée, attendez le retour de votre accusé de réception, puis adressez par courrier simple à l’avocat du SNAT (M. Benjamin MERCIER – 29 Quai St Michel – 75005 Paris) :

- la copie de votre lettre et des éventuels documents joints
- la preuve de votre envoi en recommandé
- l’accusé de réception lorsque celui-ci vous sera revenu

Si chaque tatoué(s)/percé(e)/tatoueur(se)/perceur(se) porte plainte, ce sont potentiellement des centaines de milliers de lettresqui parviendront sur le bureau du Procureur ! De quoi manifester de manière significative notre opposition à une véritable campagne de désinformation et de stigmatisation de nos pratiques, de nos métiers, et de nos passions ! Et de quoi faire valoir notre opposition à une réglementation inadaptée qui risque de faire revenir de nombreux tatoueurs à la clandestinité, mais également de laisser des bijoutiers continuer à percer dans des conditions inacceptables !

Infos et exemple de lettre : www.s-n-a- t .org

Octave Mirbeau : Citations choisies.



"Puisque le riche - c'est-à-dire le gouvernant - est toujours aveuglément contre le pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur, avec le malade contre la maladie, avec la vie contre la mort."

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"Chose singulière ! Pendant que la science s'acharne à guérir, chez les chiens, des maladies jugées jusqu'ici incurables, telle que la rage, par exemple, le patriotisme, avec un redoublement d'intensité, inocule aux fils des hommes une quantité de virus très bizarres, dont le moindre inconvénient est de détraquer les intelligences et de les ramener aux obscurs entêtements de la brute primitive."

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"Pour être jugé de bon sens, il est nécessaire de ne pas dépasser la moyenne d'une agréable inintelligence bourgeoise, de ne point heurter de front les superstitions et de vivre heureux, soumis, optimiste, complaisant, au milieu de l'universelle sottise et de l'ignorance universelle ; il faut penser ce que tout le monde pense, c'est-à-dire ne penser à rien, écrire ce que tout le monde écrit, c'est-à-dire des banalités et des bêtises ; faire ce que tout le monde fait, c'est-à-dire du mal. A ce compte, vous pouvez tout ambitionner : la décoration, la députation, l'Académie, une statue, et qui sait ? le Panthéon à la fin de vos jours."

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"L'orateur est le plus sûr, le plus énergique véhicule de la sottise humaine. Et plus il est grand, plus il est illustre, plus néfaste aussi et plus rapide s'affirme sa puissance de déformation sur l'esprit de tout un peuple. Le peuple n'a guère le temps de penser par lui-même. Il a bien assez de travailler et de souffrir, afin que les riches et les oisifs soient heureux. Alors, il reçoit de partout, de la Chambre et du syndicat, de l'Eglise et du club, des opinions toutes faites, à la mesure de sa crédulité."

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"La joie de l'homme qui n'est pas un politicien, qui ne sert aucun parti, ni aucune bande, ni aucun fonds secret [...] est d'acquérir, chaque jour, quelque chose de nouveau dans le domaine de la justice et de la beauté ! L'harmonie d'une vie morale, c'est d'aller sans cesse du pire vers le mieux... Devant les découvertes successives, de ce qui lui apparaît comme la vérité, cet homme-là est heureux de répudier, un à un, les mensonges où le retiennent si longtemps prisonnier de lui-même ces terribles chaînes de l'éducation, de la famille, des prêtres ou de l'Etat. C'est plus difficile qu'on ne pense d'effacer ces empreintes, tant elles sont fortement et profondément entrées en vous."