Le mot de la semaine

« Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement [...]. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »

Diderot
, Lettre à Landois, 29 juin 1756
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Ballet classique et parodies : l'image du cygne dans la danse.


Nous n'avons souvent de la danse qu'une image limitée aux clips musicaux et aux entrechats d'une danseuse en tutu plateau. La danse classique et académique nous paraît figée, conventionnelle, sévère et exigeante. C'est en tout cas l'apparence que donnent les grands ballets du répertoire de l'Opéra de Paris, du Bolschoï et des autres grands lieux de la danse classique traditionnelle. En vérité, la question des règles, des codes et des contraintes liées à la création chorégraphique ne date pas d'hier. J'ai donc voulu parler un peu du purisme en danse tel qu'il était au XIXème et tel qu'il peut apparaître aujourd'hui ainsi que des tentatives de s'en éloigner, cela à travers un exemple de deux ballets - un pour chaque époque - qui tournent autour du thème du Cygne.



Purisme et décadence du ballet-pantomime.

Jean de Tinan, romancier et chroniqueur du XIXème siècle qualifiait déjà "la danse décorative classique" d' "insupportable étalage d'affèteries conventionnelles", on n'est pas loin du jugement que l'on porte aujourd'hui sur le même domaine. Il faut dire qu'en cette fin de XIXème siècle, le milieu de la danse connaissait une véritable crise. Le ballet classique reposait à l'époque sur un livret, dont l'auteur pouvait être n'importe qui : de l'homme de lettres au fabricateur de livrets à la chaîne en passant par le directeur de théâtre. Or, l'écriture d'un livret repose sur des règles précises, relevant de la difficulté de mettre en ballet certaines histoires, mais également d'une tradition qu'il s'agit de suivre à la lettre et d'un public particulièrement frileux en matière de nouveautés. L'Opéra demande en effet des œuvres simples, faciles à comprendre et, surtout, conventionnelles : nombre de livrets ont été refusés à cette époque pour ces différentes raisons. Ainsi, les librettistes ont généralement recours à des schémas types et caricaturaux qui confortent le public dans ses attentes. Ceux dont les livrets sont systématiquement refusés, à cause de leur mauvaise qualité ou de leur originalité - voire de leur iconoclasme - se tournent vers d'autres théâtres et des scènes secondaires.

L'Opéra est donc particulièrement touché dans cette période de "décadence". En effet, celui-ci est théoriquement investi de deux missions : celle de la création de nouvelles œuvres prestigieuses et celle de la sauvegarde du répertoire classique. Pour diverses raisons, ces deux missions ne sont pas remplies. Par rapport à la conservation du patrimoine chorégraphique nous pouvons citer l'exemple du ballet Giselle créé en 1841 qui, très vite, n'est plus représenté avant d'être totalement oublié 1, ce sont les ballets russes qui le réintroduiront à Paris bien des années plus tard. Pour ce qui est de la création, les chiffres de l'époque montrent que la production de l'Opéra est très limitée et bien en-dessous de celle des théâtres et cabarets alentours2. Ajoutons à cela que la danse est considérée comme un art subalterne, bien moins prestigieux que le chant lyrique, et les soirées de l'Opéra sont constituées de plusieurs types d'œuvres, la danse ne constituant souvent qu'un simple intermède à des créations de plus grande importance. Ainsi, entre 1870 et les années 1900, très peu de ballets nouveaux sont créés tandis que ceux inscrits au répertoire ne sont plus représentés, sous prétexte qu'ils ne correspondent plus aux attentes du public.




Nous pouvons justement nous demander quelles sont ces attentes ? Le thème de l'essoufflement des librettistes est à l'époque un lieu commun de la critique tandis que l'Opéra est surtout fréquenté par ses abonnés, appartenant à une population favorisée, entre noblesse et bourgeoisie mondaine. Léandre Vaillat nous donne l'ébauche d'une réponse en prenant l'exemple du librettiste Charles Nuitter3 : "(Il) connaissait trop la maison dont il fut l'historiographe et le premier bibliothécaire pour infliger aux abonnés un spectacle qui eût gâté par avance le plaisir qu'ils se promettaient d'un souper en compagnie des demoiselles du corps de ballet." A la réticence des directeurs de l'Opéra s'ajoute donc la frilosité du public. Je sors un instant du contexte bien délimité de la danse et me permets de citer Stendhal qui, quelques décennies plus tôt, avait écrit à propos du théâtre : " L'habitude exerce un pouvoir despotique sur l'imagination des hommes même les plus éclairés, et, par leur imagination, sur les plaisirs que les arts peuvent leur donner."4 L'Opéra est alors un lieu mondain, où l'on va se montrer et rencontrer la bonne société, en attendant un spectacle qui correspond aux codes du genre, cela explique en grande partie l'accueil frileux que le public aurait pu réserver aux innovations chorégraphiques ou scénaristiques.

La danse est donc en grave crise à cette époque, et cela amène de nombreuses remises en cause à propos du statut de cet art, des sujets qu'il traite, du sérieux avec lequel il le fait. A l'époque, dans de plus petits théâtres fleurissent des ballets moins rigides et à vocation plus parodique. Aujourd'hui également, la danse classique semble figée dans les grandes créations d'autrefois tandis que la danse contemporaine explore d'autres horizons, en jouant parfois avec les acquis classiques sans les prendre trop au sérieux.


Le ballet classique revisité :
le cygne et la danse.


De nombreuses voix se sont élevées contre le purisme de la danse académique, hier comme aujourd'hui. Je ne saurais vous faire sur ce sujet un exposé exhaustif, aussi vais-je me baser sur deux exemples que je développerai assez brièvement, l'un datant de la fin du XIXème siècle, l'autre concernant un ballet tout à fait actuel. Le grand ballet-pantomime classique apparaît comme une œuvre massive, sacralisée et défendue par ses admirateurs, dédaignée par les autres. Cependant, tout le monde n'a pas toujours pris au sérieux cette grande institution qu'est l'Opéra ni respecté religieusement les ballets du répertoire : des créations modernes répondant aux ballets classiques sont apparues ça et là, remplissant souvent une fonction parodique mais ne se limitant pas à cela. Je parlerai ici de deux ballets ayant pour thème Le cygne : l'un, dont le livret est de Catulle Mendès, date de 1899, l'autre est une chorégraphie de Matthew Bourne crée en 1995.



Parlons tout d'abord du ballet de 1899. Il faut savoir qu'à l'époque, le ballet d'inspiration mythologique, après avoir été un style très prisé aux XVIII et XIXème siècles, est totalement passé de mode. Les sujets mythologiques furent repris à la fin du siècle mais de façon tout à fait parodique. Il s'agissait de traiter le sujet de manière burlesque, à l'aide d'anachronismes flagrants et du choc de différents registres dans une même œuvre, dans une même scène. L'un des exemples de ces variations à partir d'un thème traditionnel est le ballet intitulé Le Cygne, livret de Catulle Mendès. Celui-ci reprend l'histoire des amours entre Léda et Zeus métamorphosé en cygne mais en intégrant un troisième personnage qui devient le rival du dieu : il s'agit d'un simple Pierrot déguisé en berger. Le véritable cygne est tué par un Pierrot jaloux qui se fait ensuite passer pour lui. Ainsi, la fière et belle Léda se tourne vers le blanc pantin croyant avoir affaire au majestueux oiseau. Scénario iconoclaste à forte portée érotique, le ballet joue avec les fantasmes de ce personnage de ridicule enfariné, qui se rêve à la place du cygne et accède par une ruse à la jeune femme. Voilà donc un ballet qui démythifie totalement la tradition dont il est issu, et qui d'un ballet traditionnel à sujet mythologique passe à un ballet moderne évoquant le fantasme et le rêve à travers son histoire.



Il y a quelques années, Matthew Bourne s'est attaqué au célèbre ballet du Lac des Cygnes pour en faire une chorégraphie contemporaine tout à fait en décalage par rapport à l'œuvre d'origine. En gardant la musique classique de Tchaïkovski, il retouche le scénario qui se déroule à présent dans notre monde contemporain et opère d'importantes modifications : les cygnes, autrefois représentés par de jeunes filles en tutu, sont ici des hommes. Le chorégraphe explique ce choix dans une interview : "La vision d’une ballerine dans le rôle du cygne est tellement incrustée dans l’esprit de chacun qu’il aurait été extrêmement difficile de remplacer cette image par mes idées si j’avais utilisé des danseuses. En utilisant des hommes, on efface toutes ces images dans l’esprit du public et on libère son imagination." Dans ce ballet, la relation entre le prince et le cygne ne relève plus du conte de fée mais plutôt de l'imagination du jeune homme et de ses fantasmes. De plus, cette œuvre a une certaine fonction parodique : au cours du deuxième acte, elle représente un ballet dans le ballet ; par cette mise en abyme, nous assistons à un "ballet victorien" volontairement ridicule. Au fil des autres actes sont disséminées des chorégraphies revisitant la danse d'origine, de façon assez burlesque. Puisque je parle d'une création plus contemporaine, j'ai la chance de pouvoir faire voir directement de quoi je parle, en prenant pour exemple une même chorégraphie dans le ballet d'origine et dans le Swan Lake moderne. Il n'y a pas à dire : le traitement est tout à fait différent. Le remplacement de la ballerine par un danseur amène donc à une vision nouvelle de la danse et à une chorégraphie contemporaine originale et provocante, alternant le pathétique et le burlesque. Le chorégraphe propose quelque chose de nouveau tout en s'inspirant d'un grand classique de la danse, fortement présent dans les mémoires. Variation à partir d'une histoire semblable, d'un même thème, d'une même musique.

Ainsi la danse ne se prend pas toujours au sérieux et il semble y avoir depuis longtemps une relation entre des ballets anciens conservés au répertoire, plus ou moins régulièrement représentés et des œuvres nouvelles qui s'en inspirent fortement, jouant avec les traditions et les codes de la danse. Ces jeux de variations sont intéressants dans le sens où ils montrent les tensions entre danse académique et danse moderne, ainsi que les relations et les influences qui peuvent exister entre elles.


Notes :
1. Oublié étant un bien grand mot. Le ballet lui-même se perd mais il demeure très présent dans les mémoires et son schéma sera beaucoup repris dans des ballets postérieurs.
2. Je me permets de proposer des chiffres donnés dans Ecrire pour la danse d'Hélène Laplace-Claverie : "Folies Bergères : plus de 50 ballets créés en 15 ans (1887-1902) ; Eden-Théâtre : environ 25 ballets créés en 10 ans ; Théâtre des Arts : une dizaine de créations entre 1910 et 1914 ; Opéra : 28 ballets seulement en l'espace de 45 ans."
3. Charles Nuitter étant notamment le créateur du ballet Coppélia, adapté - et beaucoup remanié ensuite - du conte d'Hoffman Der Sandman.
4. Cette citation est tirée de Racine et Shakespeare.

Images :
- Entangled de Terryfn
- Gravure représentant Carlotte Grisi dans le rôle de Giselle.
- Léonard de Vinci, Léda et le cygne
- Photo issue du Lac des cygnes classique
- Photo issue de Swan Lake de Matthew Bourne


1 trait(s) d'esprit:

mimylasouris a dit…

Je n'avais jamais entendu parler du Cygne de Catulle Mendès (le Cygne ma fait plutôt penser au solo de Pavlova): qui donc en a reglé la chorégraphie ? Le librettiste même ?

Et juste une autre question : les autres théâtres et cabarets produisaient plus à l'époque, mais quelle était la qualité de ces spectacles ? Je suis prête à parier que nous en avons conservé très peu aujourd'hui. A moins que ce ne soit parce que nos goûts ont été plus ou moins conditionnés par l'héritage de l'Opéra.