Le mot de la semaine

« Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement [...]. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »

Diderot
, Lettre à Landois, 29 juin 1756
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Death Note, manga philosophique ?


{Avec spoilers}


A première vue non, quand on lit les diverses réactions sur les forums ou dans les commentaires des vidéos. Outre les sondages qui cherchent à trancher l’irrésoluble conflit Light Yagami / L ... en terme de séduction et les déclarations d’amour à tel ou tel personnage, on y trouve pêle-mêle les réactions déçues des partisans de Kira en tant qu’incarnation du Mal avec un grand M, de Kira en tant que fondateur d’un monde sans violence en passant par des appels à l’extermination des méchants criminels, seule façon apparente d’accéder à un monde meilleur. Alors de ce point de vue, non, en effet Death Note ne semble pas être une œuvre investie d’un réel message philosophique et se contente d’attiser les passions de nombreux internautes, comme beaucoup d’autres mangas et/ou animes (dont certains sont, au demeurant, très agréables à regarder). Cependant, j’ai envie de croire que Death Note, c’est un peu plus que ça1. Tout d’abord parce que c’est une œuvre qui comporte plusieurs niveaux de lecture, et que des personnes d’un âge et d’une maturité différente y trouveront de quoi nourrir leurs attentes. Et aussi parce qu'elle suscite, plus qu'un choix ou un positionnement défini, un questionnement face à des problèmes moraux ou, allons-y franchement, existentiels...


Reprenons un instant pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de cette série. La base du scénario de Death Note est relativement simple : Light Yagami, lycéen brillant, ramasse un jour un "cahier de la mort" qu'un shinigami, Riûk, laisse tomber : un objet tout sauf anodin puisque si l’on écrit le nom d’une personne dans ce carnet, en ayant son visage en tête, la personne meurt presque instantanément. Light décide par ce moyen d’éliminer tous les criminels, dans l’espoir de créer un monde meilleur, sans crime ni corruption d’aucune sorte - et, accessoirement, de régner sur ce nouveau monde. Le mystérieux meurtrier dont personne ne connaît l'identité est rapidement surnommé Kira. Light affrontera alors L, brillant détective qui, associé à la police japonaise, cherche à tout prix à stopper les agissements de Kira. Deux personnages opposés en tous points qui seront amenés à se rencontrer et même à travailler ensemble au fil de l’enquête. Outre leur conception de la Justice tout à fait opposée, physiquement, « c’est le jour et la nuit » comme on se plait à le souligner : Light, toujours impeccable, lisse et droit, aux traits plus anguleux s’oppose à un L dégingandé, négligé, courbé, souvent pieds nus, avec de gros yeux ronds cernés de noir. Tandis que L tâtonne, retenant sans cesse son jugement, prostré dans son fauteuil, Light avance et agit avec davantage d’assurance, certain de son bon droit.




Il y a souvent diverses raisons subjectives qui font que l’on préfère un personnage à un autre. De là à vouer une admiration sans borne à celui qui remporte la préférence, il y a un grand pas … Que beaucoup n’ont pas hésité à franchir. Dans le cas de Light, il est assez surprenant qu’un personnage qui présente autant de traits négatifs et de contradictions remporte autant les suffrages. Au visionnage de Death Note, ce qui le caractérise en premier lieu, c’est son hybris (ou sa démesure) : gonflé d’orgueil, se voulant porteur à lui seul d’une Justice toute puissante, Light tente d’accéder au statut d’un dieu. Pour servir son dessein, il ira jusqu’à manipuler autrui sans considération des sentiments qu’on lui porte, tromper son entourage et tuer ceux qui osent se mettre en travers de son chemin, qu’ils soient coupables de crimes … Ou non. Le pouvoir d’un dieu de la mort entre les mains d’un être humain, jeune et faillible : voilà quelque chose de bien dangereux … Pourtant Light peut plaire, dans la mesure où il incarne un fantasme de pouvoir, un désir de puissance. Archétype du héros de manga et de récits d’aventure, il représente un être commun qui se voit investi d’un pouvoir qui le dépasse … Le présenter au départ comme un banal lycéen (certes particulièrement brillant) facilite alors un processus d’identification. Cependant, Light perd un peu de son humanité à chaque utilisation du carnet meurtrier, reconnaissant par ailleurs que sa tâche est un fardeau difficile à porter (en rajoutant qu’il est le seul à pouvoir supporter pareille tâche). Ce qui est intéressant également, dans le cheminement de ce personnage, c’est cette image, déjà fort représentée en philosophie comme en littérature du pouvoir corrupteur. Le mythe de l’anneau de Gygès chez Platon 2 ou le motif de l’Anneau Unique qui corrompt son porteur chez Tolkien ne sont pas très loin … Et dans Death Note comme dans Le seigneur des Anneaux, on nous montre à chaque fois qu’un objet investi d’une telle puissance, même employé à des fins louables, finira par se retourner contre son propriétaire.

Death Note est l’occasion d’une réflexion sur la force corruptrice du pouvoir mais également d’une réflexion morale, traitant notamment du problème de la justice et de la peine de mort. Quelle différence, au final, entre Kira qui tue directement ses victimes et L, qui en l’envoyant en prison, sait qu’il risque l’échafaud ? Peut-on, avec l’assurance d’un dessein louable, justifier nos agissements ? A nouveau, le parallèle entre L et Kira peut servir d’exemple : on peut, bien entendu, conspuer l’attitude de Light qui souhaite faire justice lui-même et se sert de meurtres pour arriver à ses fins, mais que dire des méthodes de L qui va jusqu’à emprisonner ses suspects des semaines entières, utiliser la torture psychologique ou faire passer pour lui un criminel afin de tester les pouvoirs de Kira ? Certes, il en est sans doute un qui se tire avantageusement de la comparaison, mais la question ne s’en pose pas moins. L dit lui-même vouloir éviter tout manquement aux droits de l’Homme … Dans la mesure du possible. L’une des qualités de ce manga est qu’il évite, finalement, tout manichéisme ; l’affrontement entre les deux personnages principaux s’avère riche d’enseignement. Car derrière Kira se cache un lycéen déçu du monde dans lequel il vit 3, un jeune garçon qui mourra seul, une fois démasqué, pleurant, suppliant devant la peur de la mort. Derrière L, un gamin solitaire qui soupire après une amitié, reconnaissant lui-même qu’il est puéril et mauvais joueur, n’accordant sa confiance à personne, et résolvant les enquêtes comme on joue aux énigmes. Pourtant, à travers ces deux personnages, deux conceptions du monde s’affrontent, à mort : c’est au premier qui découvrira la véritable identité de l’autre …


Je parlais en tout début de réflexions existentielles suscitées par Death Note. Il est temps à présent d'expliquer un peu ce que j'entends par là : le manga comme l'anime, au delà de toutes les questions de morale qu'il soulève, traite d'une question qui a hanté les hommes de tous temps : celle de la mort et de l'existence d'un monde après celle-ci. Il faut pour cela se concentrer sur des personnages dont je n'ai pas encore vraiment parlé, à savoir les shinigami ou dieux de la mort. Prenons Riûk en particulier qui, en plus de fournir un élément comique dans une série particulièrement sombre, permet par son détachement de souligner l'absurdité de la condition humaine et le ridicule des comportements humains. En ce sens, la première rencontre entre Light et le shinigami est significative : après avoir écrit ses premiers noms dans le carnet de la mort, le jeune homme se trouve face à face avec un monstre pour le moins impressionnant. Light souhaite alors des réponses :

"Light - Et maintenant que tu (Riûk) est là, que va-t-il se passer ? Tu vas prendre mon âme ?
Riûk - Hein ? Et pourquoi ? C'est encore une idiotie inventée par les humains. Je ne vais rien te faire du tout ... [...]
Light - Alors je n'ai rien à payer pour avoir le droit d'utiliser ce Death Note ?
Riûk - Eh bien si. La terreur et les regrets seront le prix à payer pour les humains qui utilisent ce cahier. [...] Mais ne crois pas que ceux qui utilisent le Death Note iront en enfer ou au paradis ... C'est tout. (rires)
[...] Light - Mais j'ai une question. Pourquoi m'avoir choisi ? Tu m'écoutes ? (Riûk ne répond rien, trop occupé à déguster des pommes) Réponds à ma question !
Riûk - Je ne t'ai pas choisi. J'ai juste fait tomber mon Death Note. Tu croyais peut-être que tu étais un élu parmi les humains ! Tu as rêvé. [...]
Light - Mais pourquoi l'as-tu fait tomber ? Ne me dis pas que c'était une erreur vu que tu as écrit ces instructions pour les humains !
Riûk - Tu veux savoir ? Parce que je m'ennuyais."4

Le décalage entre la désinvolture de Riûk et l'ampleur que prennent les évènements finit par avoir quelque chose de presque drôle. Ne servant que ses propres intérêts, le dieu de la Mort s'alliera de temps en temps au plus offrant (en terme de pommes) mais observera la plupart du temps le comportement des personnages, ne cessant de répéter que "les humains sont fascinants". Les shinigami sont présentés comme des dieux qui ont perdu depuis longtemps le sens de ce qu'ils font et passent la plus grande partie de leur temps à jouer aux osselets sans grande passion. De temps en temps, ils écriront le nom d'un humain dans leur cahier, juste assez pour leur permettre de survivre un peu ... L'intrigue même du manga trouve son fondement dans l'ennui profond de Riûk qui décide de s'amuser un peu en observant ce que feront les humains avec cet objet. A la toute fin, alors que Light a fui, criblé de balles, du hangar où il a été démasqué, ce même shinigami inscrit son nom dans son propre cahier : "Nous aurons bien tué l'ennui ensemble, pas vrai ?" En finissant sur un tel décalage entre la violence qui s'est déchaînée tout au long de cette sombre histoire et le constat du shinigami, ne voudrait-on pas nous dire que la vie humaine est bien peu de chose ?


Pour ma part, je prends Death Note comme une invitation au relativisme et à la réflexion : l'auteur a l'honnêteté de ne pas trancher explicitement entre deux options qui comportent chacune leur lot d'avantages et d'inconvénients ; ce qu'il fait, à travers cette fiction, c'est bien plutôt nous encourager à remettre un peu en question notre conception de la justice et de la morale ainsi que notre vision de la vie humaine, émaillée de superstitions à propos de la mort et d'un hypothétique après ... Et c'est en cela qu'on peut trouver tout de même une dimension philosophique à cette oeuvre ...

Pour les curieux, je vous encourage donc à tenter l'expérience et de plonger dans cette histoire pour le moins tortueuse, servie qui plus est par de très beaux graphismes.




Notes :
1. Petit florilège de commentaires au dernier épisode de l'anime : "omg jai pleuré T_T raito (=Light) est moooort. quelq'un comme lui ça serait bien dans notre monde y en a qui méritent de crever y'aurait plus de guerres si raito était avec nous" ou encore "Quoi Light meurt? c'est pas croyable, on vit dans un monde pourri et c'est comme ça qu'il réagissent avec quelqu'un qui veux les sortir de la!!?? Matsuda t'aurais du crever et Light aurait du rester en vie et créer un nouveau monde comme il l'entend. j'emmerde tout ceux dans l'émission qui ont empêché Light de bâtir un nouveau monde pas un monde pourri ceux qui nuisent il faut LES ÉLIMINER c'est ce que je pense en tout cas je partageais les idées de Light(Kira)" en passant par les commentaires type "Bien fait, il n'avait qu'à pas tuer L" ou "Je veux épouser tel ou tel personnage."
2. L'anneau de Gygès est une histoire racontée dans la République de Platon : Gygès, simple berger, trouve un anneau magique qui peut le rendre invisible, s'il tourne le châton de la bague vers l'intérieur. Il se servira de cet anneau pour voler, tuer, satisfaire ses moindres caprices, parvenant finalement grâce à ce pouvoir, à s'emparer du trône.
3. "Il n'est pire misanthrope qu'un gamin déçu. disait Melville
4.
Discussion tirée du premier épisode de l'anime. N'ayant pas la version papier sur moi, je n'ai pas pu citer le dialogue écrit.


3 trait(s) d'esprit:

Antisthène Ocyrhoé a dit…

Article passionnant, qui me donne franchement envie de tenter l'expérience "Death Note" !

" Et dans Death Note comme dans Le seigneur des Anneaux, on nous montre à chaque fois qu’un objet investi d’une telle puissance, même employé à des fins louables, finira par se retourner contre son propriétaire. "

Ce passage, ainsi que quelques autres éléments de l'article, me font penser à un texte que j'ai lu il y a peu :

" Le désenchantement du monde : c'est encore trop peu dire qu'il nous accable. En matière de "chose politique", de quelque manière qu'on l'entende, les réalités ont souvent été scabreuses et il y a bien longtemps qu'on se lamente, qu'on s'indigne, qu'on proteste, qu'on condamne et qu'on résiste. Que la politique soit maléfique, qu'elle charie avec elle tout un défilé de pratiques malfaisantes, implacables ou perverses, c'est la une plainte aussi vieille que le monde. La politique est le champ des rapports de force. La passion du pouvoir corrompt. L'art de gouverner est celui de tromper les hommes. L'art d'être gouverné est celui d'apprendre la soumission, laquelle va de l'obéissance forée à l'enchantement de la servitude volontaire. Personne n'ignore ces banalités, et pourtant elles n'en existent pas moins. "

Myriam Revault d'Allonnes, Ce que l'homme fait à l'homme.

Cyril a dit…
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Anonyme a dit…

Très bon article