Le mot de la semaine

« Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement [...]. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »

Diderot
, Lettre à Landois, 29 juin 1756
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Les maux d'autrui.


Le moraliste, c'est La Rochefoucauld je crois, qui a écrit : "nous avons toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui", a dit assurément quelque chose de vrai. Mais ce n'est qu'à moitié vrai. Ce qui est bien plus beau à remarquer, c'est que nous avons toujours assez de force pour supporter nos propres maux. Et il le faut bien. Quand la nécessité nous met la main sur l'épaule, nous sommes bien tenus. Il faudrait donc mourir ; ou bien alors, on vit comme on peut ; et la plupart des gens s'arrête à ce dernier parti. La force de la vie est admirable.

Ainsi les inondés, ils s'adaptaient. Ils ne gémissaient point sur la passerelle ; ils y mettaient le pied. Ceux qu'on entassait dans les écoles et dans les autres lieux publics y campaient pour le mieux et mangeaient et dormaient de tout leur cœur. Ceux qui ont été à la guerre en racontent autant ; les grandes peines ne sont pas alors parce qu'on est en guerre, mais parce que l'on a froid aux pieds ; l'on pense furieusement à faire du feu, et l'on est tout à fait content quand l'on se chauffe.

On pourrait même dire que, plus l'existence est difficile, mieux on supporte les peines et mieux on jouit des plaisirs ; car la prévision n'a pas le temps d'aller jusqu'à des maux simplement possibles ; elle est tenue en bride par la nécessité. Robinson ne commence à regretter sa patrie que lorsqu'il a bâti sa maison. C'est sans doute pour cette raison qu'un riche se plaît à la chasse ; ce sont alors des maux prochains, comme mal au pied, ou des plaisirs prochains, comme bien boire et bien manger ; et l'action emporte tout, enchaîne tout. Celui qui met toute son attention sur un acte assez difficile, celui-là est parfaitement heureux. Celui qui pense à son passé ou à son avenir ne peut pas être heureux tout à fait. Tant qu'on porte le poids des choses, il faut être heureux ou périr ; mais dès qu'on porte, en inquiétude, le poids de soi, tout chemin est rude. Le passé et l'avenir frottent dur sur la route.

En somme, il ne faudrait point penser à soi. Le plaisant, c'est que ce sont les autres qui me ramènent à moi par leurs discours sur eux-mêmes. Agir ensemble, c'est toujours bon ; parler ensemble pour parler, pour geindre, pour récriminer, c'est un des grands fléaux de ce monde. Sans compter que le visage humain est diablement expressif, et arrive à éveiller des tristesses que les choses me faisaient oublier. Nous ne sommes égoïstes qu'en société, par le choc des individus, par la réponse de l'un à l'autre, réponse de la bouche, réponse des yeux, réponse du cœur fraternel. Une plainte déchaîne mille plaintes ; une peur déchaîne mille peurs. Tout le troupeau court dans chaque mouton. Voilà pourquoi un cœur sensible est toujours misanthrope un peu. Ce sont des choses auxquelles l'amitié doit toujours penser. On nommerait trop vite égoïste l'homme sensible qui cherche la solitude par précaution contre les messages humains ; il n'est pas d'un cœur sec de supporter difficilement l'inquiétude, la tristesse, la souffrance, peintes sur un visage ami. Et l'on doute si ceux qui font volontiers société avec le malheur ont plus d'attention à leurs propres maux, ou plus de courage, ou plus d'indifférence. Ce moraliste ne fut que malin. Les maux d'autrui sont lourds à porter.

23 mars 1910.

Alain, Propos sur le bonheur.

[Texte du mois] Nietzsche et le problème de la "connaissance" dans le Gai Savoir.


Si l'on jette un œil, même distrait, à la philosophie européenne que l'on a choisi de conserver et d'enseigner avant Nietzsche, c'est-à-dire, pour faire bref, la pensée occidentale de Platon à Hegel, on se rend compte que, dans grande majorité des cas, les philosophes discréditent la pensée, la connaissance "du peuple", au profit de leur propre connaissance, c'est-à-dire de la connaissance philosophique - on s'en étonnera. L'intérêt de Nietzsche dans son Gai Savoir, et, plus spécifiquement, dans l'extrait que nous en reproduisons ci-dessous, est de montrer que, finalement, la connaissance des philosophes et celle du peuple, c'est un peu bonnet blanc et blanc bonnet. Qu'est-ce qui permet d'affirmer qu'elles ne sont pas aussi différentes que l'on aurait voulu nous le faire croire ? Le fait que ces deux modes de connaissance proviennent d'un même besoin originel de se rassurer, d'un même désir de sécurité : ils naissent d'un même "instinct de peur".


Concrètement, cela signifie que, populaire ou philosophique, ce que nous appelons connaissance est en fait un processus de re-connaissance par lequel nous cherchons à produire une connaissance pacifiée d'un monde a priori étrange et inquiétant ; un processus cherchant à réduire le flux en ébullition qu'est le réel en le découpant, l'organisant en catégories conceptuelles connues, familières, rassurantes. Dans cette logique, connaître revient donc à chercher en toute chose nouvelle quelque chose de familier, qui dissipe le malaise de l'étrangeté, l'inquiétude de l'inconnu : connaître relève dès lors d'un déni du multiple, de la différence, au profit de l'Un, de l'Idée platonicienne - que Nietzsche conteste vivement.

Le but de Nietzsche ? Faire émerger une troisième figure de la connaissance, qui ne serait ni la connaissance des philosophes, ni celle du peuple ; appeler de ses voeux une connaissance capable de restituer sa diversité, sa multiplicité, sa richesse au réel ; il souhaite l'accomplissement d'un "Gai Savoir" aventurier, n'ayant pas peur d'aller à la rencontre de l'étrange, de l'extraordinaire, de l'inconnu. Plus encore : pour lui, il s'agit de rendre son étrangeté à ce que nous considérons habituellement comme du connu, de l'acquis : les gens qui pensent connaître et se rassurer en assimilant l'inconnu au "bien connu" font fausse route, et leur erreur est précisément de ne pas/plus questionner le "connu", alors que ce dernier ne l'est finalement peut-être pas tant que nous voulons le croire : "Le bien connu est l'habituel ; et l'habituel est ce qu'il y a de plus difficile à connaître, c'est-à-dire à voir comme problème." nous dit le philosophe au marteau.

Résolument nominaliste, Nietzsche refuse donc toute tentative de réduction du réel en catégories de grandes essences, spontanément reconnaissables et rassurantes, au profit d'une connaissance jubilatoire, allant au devant du monde, et non cherchant à le fuir, d'un Gai Savoir, donc, qui accepte le réel comme un irréductible flux en ébullition et apprend à composer intelligemment avec lui. Mais laissons à Nietzsche lui-même le soin de nous en dire davantage.

Antisthène Ocyrhoé.

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355.

L'origine de notre concept de "connaissance". - J'emprunte l'explication qui va suivre à la rue ; j'entendis une personne du peuple dire "il m'a reconnu" ce qui me fait me demander : qu'entend au juste le peuple par connaissance ? que veut-il lorsqu'il veut de la "connaissance" ? Rien de plus que ceci : quelque chose d'étranger doit être ramené à quelque chose de bien connu. Et nous, philosophes, avons-nous véritablement entendu par connaissance quelque chose de plus ? Le connu, cela veut dire : ce à quoi nous sommes suffisamment habitués pour ne plus nous en étonner, notre quotidien, une règle quelconque dans laquelle nous sommes plongés, absolument tout ce en quoi nous nous sentons chez nous : comment ? notre besoin de connaître n'est-il justement pas ce besoin de bien connu, la volonté de découvrir dans tout ce qui est étranger, inhabituel, problématique, quelque chose qui ne nous inquiète plus ? Ne serait-ce pas l'instinct de peur qui nous ordonne de connaître ? La jubilation de l'homme de connaissance ne serait-elle pas justement la jubilation du sentiment de sécurité retrouvée ?... Ce philosophe s'imagina le monde "connu" lorsqu'il l'eut ramené à l'"Idée" : ah, n'était-ce pas parce que l'"Idée" était pour lui si bien connue, si habituelle ? parce que l'"Idée" lui causait désormais si peu de peur ? Oh, qu'ils sont faciles à satisfaire, les hommes de connaissance ! qu'on considère donc leurs principes et leurs solutions des énigmes du monde sous ce rapport ! S'ils retrouvent dans les choses, sous les choses, derrière les choses, quoi que ce soit qui ne nous est que trop bien connu, par exemple notre table de multiplication, ou notre logique, ou notre vouloir et notre désir, qu'ils sont soudain heureux ! Car "ce qui est bien connu est connu tout court" : en cela, ils sont tous d'accord. Même les plus prudents d'entre eux pensent qu'à tout le moins, le bien connu est plus facile à connaître que l'étranger ; ce serait par exemple une exigence méthodologique de partir du "monde intérieur", des "faits de conscience" parce qu'ils seraient pour nous le monde le mieux connu ! Erreur des erreurs ! Le bien connu est l'habituel ; et l'habituel est ce qu'il y a de plus difficile à "connaître", c'est-à-dire à voir comme problème, c'est-à-dire à voir comme étranger, éloigné, "extérieur à nous"... La grande assurance des sciences naturelles, comparées à la psychologie et à la critique des éléments de conscience - sciences non naturelles, pourrait-on presque dire -, tient précisément à ce qu'elles prennent pour objet l'étranger : alors qu'il est presque contradictoire et insensé de vouloir prendre pour objet en général le non-étranger...

Nietzsche, le Gai Savoir, aphorisme 355, Folio Essais

L'Homme unidimensionnel de Marcuse.


Herbert Marcuse est né en 1898 et mort en 1979. Philosophe américain d'origine allemande, nourri de Freud et de Marx, il est considéré comme le théoricien de la "contestation". Ces oeuvres principales sont : Eros et Civilisation (1955), L'Homme unidimensionnel (1964).

Marcuse reprend le thème marxiste de l'aliénation et soutient que la civilisation technologique contemporaine réduit l'homme à s'identifier avec le système social, détruisant ainsi sa "dimension intérieure". Pour l'illustrer, je vous propose de lire le passage suivant :

" L'individu est entièrement pris par la production et la distribution de masse et la psychologie industrielle a depuis longtemps débordé l'usine. Les divers processus d'introjection(1) se sont cristallisés dans des réactions presque mécaniques. Par conséquent, il n'y a pas une adaptation mais une mimésis, une identification immédiate de l'individu avec sa société et, à travers elle, avec la société en tant qu'ensemble.

Cette identification immédiate, automatique, qui a caractérisé les formes primitives d'association, réapparait dans la civilisation industrielle avancée. Mais une organisation et une gestion élaborées et scientifiques ont créé cette "immédiateté" nouvelle. Dans ce processus la dimension "intérieure" de l'esprit qui pourrait provoquer une opposition au statu quo s'est restreinte. La perte de cette dimension où la pensée négative trouvait sa force - la force critique de la Raison - est la contrepartie idéologique du processus matériel au moyen duquel la société industrielle fait taire et réconcilie les oppositions. Le progrès technique fait que la Raison se soumet aux réalités de la vie et qu'elle devient de plus en plus capable de renouveler dynamiquement les éléments de cette sorte de vie. L'efficacité du système empêche les individus de reconnaitre qu'il ne contient que des éléments qui transmettent le pouvoir répressif de l'ensemble. Si les individus se retrouvent dans les objets qui modèlent leur vie, ce n'est pas parce qu'ils font la loi des choses, mais parce qu'ils l'acceptent - non comme une loi physique mais en tant que loi de leur société.

Je viens de suggérer que le concept d'aliénation devient problématique quand les individus s'identifient avec l'existence qui leur est imposée et qu'ils y trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification n'est pas une illusion mais une réalité. Pourtant, cette réalité n'est elle-même qu'un stade plus avancé de l'aliénation ; elle est devenue tout à fait objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée. Il n'y a plus qu'une dimension, elle est partout et sous toutes les formes. Les réalisations du progrès défient leur mise en cause idéologique aussi bien que leur justification ; devant son tribunal, la " fausse conscience " de leur rationalité est devenue la vraie conscience.

Que la réalité ait absorbé l'idéologie ne signifie pas cependant qu'il n'y a plus d'idéologie. Dans un sens, au contraire, la culture industrielle avancée est plus idéologique que celle qui l'a précédée parce que l'idéologie se situe aujourd'hui dans le processus de production lui-même. Cette proposition révèle, sous une forme provocante, les aspects politiques de la rationalité technologique actuelle. L'appareil productif, les biens et les services qu'il produit, "vendent" ou imposent le système social en tant qu'ensemble. Les moyens de transport, les communications de masse, les facilités de logement, de nourriture et d'habillement, une production de plus en plus envahissante de l'industrie des loisirs et de l'information, impliquent des attitudes et des habitudes imposées et certaines réactions intellectuelles et émotionnelles qui lient les consommateurs aux producteurs, de façon plus ou moins agréable, et à travers eux à l'ensemble. Les produits endoctrinent et conditionnent ; il façonnent une fausse conscience insensible à ce qu'elle a de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessible à un plus grand nombre d'individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs de la publicité créent une manière de vivre. C'est une manière de vivre meilleure qu'avant et, en tant que telle, elle se défend contre tout changement qualitatif. Ainsi prennent forme la pensée et les comportements unidimensionnels. Dans cette forme, les idées, les aspirations, les objectifs qui, par leur contenu, transcendent l'univers établi du discours et de l'action, sont soit rejetés, soit réduits à être des termes de cet univers. La rationalité du système et son extension quantitative donnent donc une définition nouvelle à ces idées, à ces aspirations, à ces objectifs. "


Herbert Marcuse, L'homme unidimensionnel, Ed. de Minuit.


1. Introjection : subs. fem. PSYCHANAL. ,,Processus inconscient par lequel l'image, le modèle d'une personne, est incorporé, identifié au moi ou au sur-moi

[Texte du mois] J.-P. Sartre, Réflexions sur la question juive.


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Il convient, pour commencer, de restituer le contexte dans lequel cet essai fut écrit : Automne 1944, après quatre ans d'occupation la France est libérée ou presque. Après ces jours sombres, l'espoir renaît parmi la population ; "dans ces journées uniques tout était possible ; nous nous étions promis alors que tout serait neuf et vrai, que tout recommencerait depuis le début, comme si Vichy-la-Honte et ses polissons affreux n'avaient pas existé, que ce gai matin de la Libération serait notre deuxième naissance " écrira le philosophe Vladimir Jankélévitch dans les
Temps Modernes en juin 1948 pour parler de cette période. Cependant, rien n'est donné : pendant l'occupation, les journaux avaient dû s'adapter au délire anti-juif des nazis, et l'on craignait que cela n'ait beaucoup fait renaître le vieil antisémitisme français. Aussi, quand Sartre écrit ses Réflexions sur la question juive, il se donne pour tâche de décontaminer les esprits autant que de jouer un rôle dans le renouvellement moral et social de la France de l'après-guerre.

Le texte ne sera finalement publié qu'en l'automne 1946, alors qu'un chapitre introductif intitulé "Portrait de l'Antisémite" avait déjà été publié dans le numéro trois des Temps Modernes en décembre 1945. Sartre souligne le silence dont est entouré le retour des déportés juifs rescapés des camps. Cet essai n'est cependant pas une réflexion sur le génocide en tant que tel - en automne 1944, au moment de la rédaction, les alliés n'avaient pas encore découvert Auschwitz et Buchenwald. Son intérêt est bien plutôt dans le portrait qu'il donne de l'antisémite, celui qui fait le choix de la haine et de la médiocrité plutôt que de la raison, et dans la thèse, controversée, selon laquelle le Juif est la création de l'antisémite : "Le Juif est un homme que les autres hommes tiennent pour Juif, voilà la vérité simple d'où il faut partir [...] c'est l'antisémite qui fait le Juif".

Je crois qu'aujourd'hui, nous pouvons trouver intérêt à lire ce texte d'au moins deux manières. D'un part, nous pouvons en faire une lecture historique, c'est-à-dire le replaçer dans son contexte, et s'intéresser spécifiquement à ce qu'a pu être cette question juive. Il permet sans doute d'éclairer en partie la continuité et l'expansion, dans l'Histoire, de l'antisémitisme, ainsi que la façon dont les Juifs se sont positionnés par rapport à cet antisémitisme de manière diachronique ou spécifiquement pour la période concernée. J'avoue que je ne l'ai pas vraiment lu dans cet optique, pour la simple raison que je ne dispose pas des connaissances nécessaires pour en tirer vraiment profit sur ce plan. D'autre part, donc, nous pouvons le lire philosophiquement, en repérant les constantes psychologiques déterminant les mécanismes de la haine, qui, convenons-en, sont très loin d'avoir disparus.

Un texte qui, dans tous les cas, me semble donc toujours pouvoir (devoir ?) attirer notre attention. L'extrait que je vous propose est issu de la première partie de l'essai, centrer sur le "portrait de l'antisémite". Bonne lecture !

Antisthène Ocyrhoé.


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"L'homme sensé cherche en gémissant, il sait que ses raisonnements ne sont que probables, que d'autres considérations viendront les révoquer en doute ; il ne sait jamais très bien où il va ; il est "ouvert", il peut passer pour hésitant. Mais il y a des gens qui sont attirés par la permanence de la pierre. Ils veulent être massifs et impénétrables, ils ne veulent pas changer : où donc le changement les mènerait-il ? Il s'agit d'une peur de soi originelle et d'une peur de la vérité. Et ce qui les effraie, ce n'est pas le contenu de la vérité, qu'ils ne soupçonnent même pas, mais la forme même du vrai, cet objet d'indéfinie approximation. C'est comme si leur propre existence était perpétuellement en sursis. Mais ils veulent exister tout à la fois et tout de suite. Ils ne veulent point d'opinions acquises, ils les souhaitent innées ; comme ils ont peur du raisonnement, ils veulent adopter un mode de vie où le raisonnement et la recherche n'aient qu'un rôle subordonné, où l'on ne cherche jamais que ce qu'on a déjà trouvé, où l'on ne devient jamais que ce que déjà, on était. Il n'en est pas d'autre que la passion. Seule une forte prévention sentimentale peut donner une certitude fulgurante, seule elle peut tenir le raisonnement en lisière, seule elle peut rester imperméable à l'expérience et subsister durant toute une vie. L'antisémite a choisi la haine parce que la haine est une foi ; il a choisi originellement de dévaloriser les mots et les raisons. Comme il se sent à l'aise, à présent ; comme elles lui paraissent futiles et légères, les discussions sur les droits du Juif : il s'est situé d'emblée sur un autre terrain. S'il consent, par courtoisie, à défendre un instant son point de vue, il se prête mais ne se donne pas : il essaie simplement de projeter sa certitude intuitive sur le plan du discours. Je citais, tout à l'heure, quelques "mots" d'antisémites, tous absurdes : "Je hais les Juifs parce qu'ils enseignent l'indiscipline aux domestiques, parce qu'un fourreur juif m'a volée, etc. " Ne croyez pas que les antisémites se méprennent tout à fait sur l'absurdité de ces réponses. Ils savent que leurs discours sont légers, contestables ; mais ils s'en amusent, c'est leur adversaire qui a le devoir d'user sérieusement des mots puisqu'il croit aux mots ; eux, ils ont le droit de jouer. Ils aiment même à jouer avec le discours car, en donnant des raisons bouffonnes, ils jettent le discrédit sur le sérieux de leur interlocuteur ; ils sont de mauvaise foi avec délices, car il s'agit pour eux, non pas de persuader par de bons arguments, mais d'intimider ou de désorienter."


Sartre, Réflexions sur la question juive, Folio Essais, p. 21-22.

[Le texte du mois] M. Onfray, Politique du rebelle.


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C
'est avec ce passage de la Politique du Rebelle, dans lequel je retrouve plusieurs idées qui avaient déjà été source de méditations pour mo
i, que j'inaugure sur ce blog le libellés "Texte du mois".

Le but de cette section sera de vous faire partager une expérience de lecture qui a compté pour nous, qui nous a touchés, nous a faits réfléchir ; voire de vous donner envie de lire tel ou tel ouvrage, non en donnant un compte-rendu, toujours subjectif, lacunaire et peu prompt à communiquer l'atmosphère d'une œuvre ; mais en vous confrontant directement au texte-même, à travers un extrait qui nous paraitra révélateur tant du contenu que de l'esprit de l'ouvrage.

Le texte choisi étant long, je me borne à faire court pour cette fois et vous laisse plonger in médias res dans la lecture, sans même introduire l'ouvrage ; et oui, je suis comme ça moi.

Bonne lecture !


Antisthène Ocyrhoé.

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" [...] Restons dans la terminologie de Dante et parlons alors d'une bolge qui contient ceux qu'on a privés, non plus d'activité, comme les précédents, mais de travail. On y voit les immigrés clandestins, les réfugiés politiques, les chômeurs, voire cette catégorie associée à la panoplie des signes nouveaux : les érémistes qu'on peut définir comme les assistés a minima, avant le basculement de leur destin du côté des damnés. Gens sans terre et sans ouvrage, sans nationalité et sans travail, ils sont bien souvent par-delà les lisières des lieux où se prennent les décisions, aux frontières nettes et tranchées, là où croupissent les victimes de la force centrifuge des villes, brutales, cruelles et impitoyables : banlieues, cités, zones d'immeubles qui logent parfois en un seul bâtiment l'équivalent de la population d'un gros bourg de province sans rien de ce qui permet la convivialité des villages de campagne.

Là où ils sont vivent ceux sur lesquels toujours le pouvoir s'exerce, et qui, sans discontinuer et sans rémission, subissent les misères, les calamités sociales et les brimades consubstantielles aux délires du Léviathan. Venus de Somalie où les clans en guerre s'entretuent, d'Algérie où sévissent les hystériques intégristes, de Bosnie où purifient toujours les Serbes, de Moldavie où l'antisémitisme fait rage, Tamouls chassés par la guerre civile, Afghans persécutés par les musulmans au pouvoir, Tziganes encore et toujours les proies fétiches des fascistes en bande, Ethiopiens chassés par la famine, Maghrébins arrachés à leur terre sèches et désertiques, tous ont quitté un enfer pour en trouver un autre, préféré toutefois à celui où l'on risque de mourir de faim, de guerre, de persécution ou de terrorisme.

Errants sans attaches, de passage et déracinés, attendant de la France l'hospitalité que sans cesse et à la face du monde elle dit offrir, et que toujours elle offre chichement, ils sont les réprouvés sur lesquels d'autres réprouvés, souvent, concentrent toute leur agressivité, trouvant bouc émissaire idéal dans plus malheureux que soi, plus pauvre et plus démuni. Pourtant, tous font les frais des us et coutumes du Léviathan en civilisation capitaliste, tous subissent et supportent les mêmes dénégations d'un social qui fustige et persécute ceux qui revendiquent une misère en guise de paiement et de salaire pour cette richesse qui fait défaut - le travail. Or ledit défaut de travail est savamment entretenu par ceux qui ont intérêt à cette pénurie : les acteurs et les bénéficiaires du capitalisme emballé pour lesquels c'est pain blanc de disposer d'un réservoir de main d'oeuvre d'autant plus prête à accepter n'importe quoi et sous n'importe quelle condition qu'elle croupit dans les zones les plus incandescentes et les plus dangereuses du paupérisme.

Embarqués sur les mêmes bateaux précaires, les chômeurs autochtones, ceux aussi qui vivent du revenu minimum d'insertion, grossissent des forces improductives dans une logique qui fait du travail une valeur absolue, une éthique à proprement parler. Or cette morale doloriste découle directement des schémas chrétiens selon lesquels le labeur a pour généalogie la nature pécheresse des hommes et qu'il en va de la souffrance consubstantielle au travail comme d'une punition, d'une expiation, nécessaires en vertu de fautes commises par le premier homme : le travail doit être souffrance, pour ceux qui en ont, et malédiction pour ceux qui en sont privés. Alors triomphe l'idéologie dominante de l'idéal ascétique : ceux qui le subissent n'ont pas les moyens d'y échapper, ceux qui le désirent n'ont pas le loisir d'y accéder. En attendant, tous souffrent par lui, pour lui.

Qu'on se souvienne de l'étymologie, une fois encore, qui fait découler le travail du tripalium, cet instrument de torture disant assez ce qu'il faudrait penser de toute activité laborieuse et salariée si nous n'étions soumis, pieds et poings liés, aux épistémès, pour le dire comme Foucault, qui procèdent de la haine du corps et jubilent de toutes les activités qui permettent la castration, la contention, la rétention, la suspicion à l'endroit de la chair, des désirs et des plaisirs. La religion du travail fait du chômeur un martyr, la ferveur qu'elle exige et les sacrifices qu'elle veut ont transformé les demandeurs d'emploi en pécheurs et en pénitents qui peuvent obtenir un pardon et le salut dans la mesure où ils auront mérité et gagné une rédemption à force d'impassibilité et de soumission aux nécessités des lois sinon de la fatalité du moins d'un marché faisant régner sa terreur par la pénurie organisée du travail en lieu et place d'un partage. D'autant qu'une autre répartition diminuerait les peines collectives de ceux qui souffrent d'un trop de travail et de ceux qui peinent de n'en pas avoir.

Utopie, diront d'aucuns dont les ancêtres, déjà, il y a deux siècles, vociféraient les mêmes invectives alors que d'autres parlaient de supprimer le colonialisme, le servage, l'esclavage ou le travail des enfants. Avec leurs cris d'orfraies qui prophétisaient la fin de l'économie, la régression séculaire, la catastrophe monétaire, l'effondrement des marchés, ils n'ont cessé dans l'histoire d'être démentis par les faits mais n'en finissent pas pour autant de persister dans le catastrophisme dès qu'il s'agit de justifier l'état des choses et de légitimer le monde comme il va.

A défaut, pour entretenir la mangeoire du Léviathan en l'état, les auxiliaires du gros animal, ses thuriféraires, enseignent que l'improductif d'aujourd'hui doit vivre d'espoir avant de devenir le productif de demain. De sorte que soucieux de lendemains qui chantent mais n'arrivent jamais - puisque sans cesse remis au surlendemain par les économistes libéraux, ces charlatans patentés de nos époques -, les réprouvés se contentent de déchanter au jour le jour, et acceptent, dociles, soumis, l'état dans lequel on les entretient. Consommer, du moins devenir un travailleur récompensé pour ce qu'il abdique de liberté et d'autonomie par le pouvoir d'acheter de ridicules bimbeloteries célébrées comme des fétiches, voilà ce qui est présenté en guise d'horizon chimérique à ceux dont l'aspiration est l'entrée avec tambours et trompettes dans le troisième cercle. "



Michel Onfray,
La politique du rebelle
:
traité de résistance et d'insoumission
,
Biblio Essais, le Livre de Poche, 1997.

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Couverture : Tête de jeune homme
de trois quart vers la droite
, Raphaël.