Le mot de la semaine

« Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement [...]. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »

Diderot
, Lettre à Landois, 29 juin 1756
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"Le jardin des supplices" au Grand-Guignol


Voilà quelques jours, je présentais quelques notes de lecture à propos du Jardin des supplices d'Octave Mirbeau, publié chez Fasquelle en 1899. Ce que je n'ai pas dit, c'est que j'avais directement enchaîné sur une pièce de théâtre du même nom, représentée en 1922 et qui n'est autre que l'adaptation du roman par Pierre Chaine et André de Lorde pour une scène bien connue : je pense à la scène du Grand-Guignol. L'adjectif grand-guignolesque est connu et toujours utilisé aujourd'hui, mais qu'en est-il de ce théâtre et du genre qu'il représentait ?


Brève présentation du lieu et du genre : situé à Paris, impasse Chaptal, le Grand-Guignol a proposé ses spectacles de 1897 à 1962. Acheté par Oscar Ménétrier suite au refus de ses pièces par André Antoine, fameux homme de théâtre qui avait jusqu'alors fait représenter certaines de ses pièces à tendance naturaliste, le petit théâtre affrontera rapidement censures et pressions. L'endroit se constituera comme un lieu d'art alternatif, loin des décrets de la critique officielle et des modes changeantes du milieu du spectacle. Défendre la liberté et l'indépendance de l'art, voilà les revendications du journal créé pour l'occasion. C'est donc, avec les premières pièces de Ménétrier, dans la lignée du naturalisme que se place tout d'abord les représentations du Grand-Guignol : le bonhomme signe par exemple une adaptation de Maupassant, Mademoiselle Fifi, qui fut interdite par la censure mais remporta malgré tout un grand succès. Une autre de ses pièces Lui !, met en scène une prostituée et un criminel : les personnages des bas-fonds s'invitent sur scène, n'en déplaise à la bienséance. A sa suite se créé un véritable genre, derrière la figure de Max Maurey. Le théâtre du Grand Guignol devient alors un théâtre d'épouvante et de rire : il s'oriente vers les effets spéciaux (jeux de sons et lumières), Maurey fait engager un médecin pour ranimer les évanouis dans la salle, etc.

Courtes, les pièces du genre ont pour principal but d'effrayer ou de faire rire. C'est selon. Une soirée au Grand-Guignol est en effet composée de diverses pièces, comédies ou drames, dans un équilibre réfléchi, permettant au spectateur de tenir la soirée entière. Pour ce qui est du Jardin des Supplices, on se situe du côté du drame pur, de la pièce pensée pour faire frémir le spectateur. Je pensais, avec ce billet, donner quelques éléments de compréhension par rapport à la réalité du Grand Guignol, avant de poser la question de l'adaptation, pouvant, ayant découvert les deux textes, m'interroger sur les modifications et leurs conséquences. Allons-y donc gaiement.


Le Jardin des supplices, pièce grand-guignolesque ? Le titre seul laisse déjà présager les plus grands raffinements dans la torture. Saupoudrez cela d'un peu d'exotisme et de pas mal de sensualité, le sujet était tout trouvé pour être représenté au Grand-Guignol. La scène de l'impasse Chaptal se caractérise en effet par l'importance accordée au corps : outre le fait qu'il soit torturé, découpé, lacéré, dénudé sur les planches, il ne faut pas oublier que la réflexion théâtrale sur les pièces grand-guignolesques est surtout basée sur les réactions (corporelles) du spectateur et vise l'efficacité. Il n'était d'ailleurs pas rare que les auteurs ou organisateurs de ce théâtre proviennent des milieux médicaux. La perspective de représenter une ou deux tortures sur scène, dans un pays lointain, et dans un bateau de fleurs, lieu de sensualité, a donc tout pour plaire. De plus, on peut aborder un spectacle de ce type sous l'angle de la grande illusion. En supposant en effet que les acteurs ne sont pas réellement trucidés sur scène, ce qui ne serait tout de même pas très pratique et reviendrait trop cher, il a fallu réfléchir à une kyrielle d'effets spéciaux pour mystifier le spectateur. C'est le cas notamment du Jardin des supplices, où tout a été prévu pour mimer le supplice dit de la "lacération" : l'actrice jouant Ti-Bah était recouverte de sparadrap couleur chair à l'extérieur, couleur rouge à l'intérieur, avec les effusions de sang propre au genre. Il y a là-dedans de l'ingéniosité. Enfin on peut considérer Le jardin des supplices comme représentatif du théâtre du Grand-Guignol dans la mesure où il joue avec les nerfs du public, amenant doucement le spectateur jusqu'au climax final (le rideau se ferme sur le supplice de Clara, qui se fait arracher les yeux) tout en misant sur des préoccupations propres à l'époque (ici les rapports avec les pays orientaux, dans un temps où l'on ne remet pas en cause l'entreprise coloniale européenne). Pour le titre annoncé, on pourrait être surpris du petit nombre de violences physiques perpétrées contre les acteurs, c'est que tout est dans l'attente, dans la construction d'une ambiance exotique et délétère. Ajoutant une intrigue politique à la trame originale, les deux auteurs permettent ainsi la séquestration finale de Clara et de son ami, préparée depuis le début de la pièce. Au finale, la peur réside autant dans le non-dit, le suggéré que dans le représenté : symptomatiquement, la visite au bagne de Canton, moment clé du roman, est volontairement occultée. Ce qui ne l'empêche pas d'être présente à tous les esprits, et le poids d'horreurs qu'on ne voit pas pèse sur les épaules des personnages comme des spectateurs ... Autant d'éléments qui font du Jardin des supplices une pièce type du genre du Grand-Guignol, et elle fut saluée, en tant que telle. Dans la notice de mon édition, il est précisé qu'un auteur de comédies pour le théâtre (Pierre Veber) écrivit, à propos de l'adaptation, qu'il trouvait le découpage "aussi adroit que celui des tortionnaires asiatiques".


Une adaptation pourtant problématique. Réussie au niveau des effets, peut-être, mais il n'en demeure pas moins que l'adaptation théâtrale du Jardin des Supplices gêne, et ce pour une raison fondamentale : on n'y retrouve plus le message propre à Octave Mirbeau. On assiste même à son contraire ! Donnons rapidement le résumé du roman tout d'abord : Un narrateur dont on ignore le nom part pour Ceylan après diverses magouilles politiques, sous le déguisement d'un embryologiste. Il rencontre sur le bateau qui le mène en Orient la belle et mystérieuse Clara qu'il suivra en Chine. Deux ans plus tard, il visite à ses côtés le bagne de Canton où ont lieu les pires tortures. Le roman se clot sur la scène au bateau de fleurs où Clara s'est évanouie. L'on apprend que malgré ses promesses, elle retourne inexorablement au jardin ... Prenons à présent la pièce telle qu'elle nous est présentée dans la notice (nous occultons l'intrigue politique) : "Clara, une jeune anglaise vivant en Chine, prend plaisir à assister aux supplices infligés aux prisonniers du bagne voisin. Elle est vouée à périr, elle aussi, dans les supplices." A la lecture des deux textes, on voit en effet un retournement très surprenant : alors que le texte de Mirbeau se veut dérangeant, provocateur, avec une fin ouverte (rédemption ou recommencement ?), la pièce devient l'intermédiaire d'un discours moralisateur et la femme dépravée, dans une fin toute conventionnelle, est châtiée à la fin. Ainsi, les supplications du jeune homme, effaré de ce qu'il a vu, n'a plus la même fonction d'une oeuvre à l'autre. Mirbeau montre dans son roman les rapports de force entre les hommes, les liens entre horreur et fascination, et fait du jardin des supplices un symbole de la violence sociale. Dans la pièce, les remarques du personnage (nommé Marchal) ne font que souligner la dépravation de Clara, non sans artifice. Par exemple : " Clara, n'y va pas, je t'en supplie ... ne cède pas à la tentation ... Regarde tes yeux dans ton miroir ... tes yeux de cruauté ... presque de folie !" A la fin, le jeune homme est (peut-être, la question reste ouverte) épargnée tandis que Clara est suppliciée sous nos yeux, hurlant de douleur à son tour. L'ordre social et moral semble rétabli. Tout rentre dans les rangs.

Il est étrange de constater à quel point la pièce de Pierre Chaine et André de Lorde va à l'encontre du message de Mirbeau. D'autant plus étrange que des passages entiers du texte original sont repris et mis dans la bouche des personnages, qu'il s'agisse de dialogues ou de descriptions prises en charge par le narrateur. On déplorera d'ailleurs un certain manque de naturel dans certaines transpositions (du moins, c'est l'impression qu'il me reste). L'adaptation de Mirbeau présente un intérêt propre, une fois remise dans le contexte du Grand-Guignol, lieu et genre aussi souvent cité que méconnu, et beaucoup méprisé. Mais Le jardin des supplices devenu spectacle populaire perd toute la force d'un roman volontairement dérangeant, écrit pour bousculer les représentations et critiquer, dans le contexte de l'affaire Dreyfus, un ordre social inique. La recherche de spectaculaire a supplanté la révolte mirbellienne ...

Je tiens le texte de l'adaptation ainsi que la plupart des informations concernant le Grand-Guignol de l'anthologie d'Agnés Pierron : Le Grand-Guignol, Le théâtre des peurs de la Belle Epoque. Pour les intéressés, les pièces sont précédées d'une introduction d'une soixantaine de pages particulièrement intéressante.


Images :

1. Photo du théâtre de l'impasse Chaptal
2. Affiche du Jardin des supplices
3. Anna May Wong, actrice des années 30.

La bataille d'Ubu roi


~ Notes éparses sur une querelle littéraire rigolote.

La pièce Ubu roi, portée sur scène en 1896, prend sa source sur les bancs d'un lycée à Rennes. L'étrange personnage a pour modèle un professeur de physique fort chahuté par ses élèves, M. Hébert, inspirateur de toute une geste inventive et potache qui circule d'élèves en élèves. C'est alors qu'arrive dans ce lycée rennais un certain Alfred Jarry, qui récupèrera notamment une pièce, parmi tous les écrits sur le personnage : Les polonais. C'est par son intermédiaire que ce qui n'était qu'un délire sans grande conséquence entre copains de classe deviendra littéralement un symbole et un mythe de l'histoire littéraire.
Le jeune homme part pour Paris, la pièce sous le bras et une marionnette dans sa valise, et fréquente différents acteurs de la scène littéraire dont Marcel Schwob, Alfred Valette , directeur du Mercure de France et sa femme Rachilde. Dans le milieu symboliste, la figure d'Ubu fait son apparition, au cours de représentations privées ou inséré dans des textes poétiques publiés dans diverses revues. C'est finalement au Théâtre de l'œuvre dirigé par Lugné-Poe, que le spectacle est annoncé ...



Ce 9 Décembre 1986, un autre évènement d'importance dispute la vedette à la représentation de Jarry ... Rue Scribe est organisé un grand banquet en l'honneur d'une actrice mythique, icône du grand théâtre officiel de la fin du XIXème siècle : Sarah Bernhardt. Qu'importe : la générale et la première d'Ubu roi attirent tout de même un vaste public, composé de "gensdelettres" de tous bords et de vieilles connaissances d'Alfred Jarry. Georges Rémond dans La bataille d'Ubu roi lui fait dire : "Le scandale devait dépasser celui de Phèdre ou d'Hernani. Il fallait que la pièce n'allât pas jusqu'au bout et que le théâtre éclatât." Et il faut dire qu'alors la pièce a tout pour choquer : les accessoires et instruments de scène sont en carton (pensons par exemple aux chevaux à roulettes), les lieux évoqués par la pièce indiqués par une simple pancarte qu'on change au besoin, l'acteur principal est affublé d'un masque qui lui pince et le nez et d'une bedaine en carton, la toile peinte par plusieurs artistes est d'une absurdité accomplie. Dans son discours introducteur, Jarry la décrit ainsi : "vous verrez des portes s'ouvrir sur des plaines de neige sous un ciel bleu, des cheminées garnies de pendules se fendre afin de servir de portes, et des palmiers verdir au pied des lits, pour que les broutent de petits éléphants perchées sur des étagères." L'auteur se paie d'ailleurs le luxe de prononcer un discours introducteur d'une voix inaudible avant l'ouverture de rideau, fardé de blanc ; celui-ci s'achève sur cette phrase : "[l'action] se passe en Pologne, c'est à dire Nulle Part." La pièce peut alors commencer : l'acteur jouant Ubu s'avance et prononce un "Merdre !" retentissant. Georges Rémond précise quant à lui l'étrange requête que Jarry leur aurait adressé : "Nous devions donc provoquer le tumulte en poussant des cris de fureur si l'on applaudissait, ce qui, après tout, n'était pas exclu ; des hurlements d'admiration et d'extase si l'on sifflait. Nous devions également, si possible, nous colleter avec nos voisins et faire pleuvoir des projectiles sur les fauteuils d'orchestre." Tous les ingrédients semblent donc réunir pour provoquer le plus éclatant des scandales ...


Sans grande surprise, le pari est réussi : la bataille d'Ubu roi, c'est la bataille d'Hernani mais en plus rigolo. Peu de gens eurent le privilège d'entendre les répliques échangées par les acteurs, la majeure partie du spectacle se trouve être parmi les spectateurs. Parmi les cris et les vociférations de la salle, Georges Rémond relève en vrac : "Ouigre congre !" , "outre, boufre", "bouffresque" et 'mangre cochon" (pour ceux qui, apparemment, ont été marqués par le "Merdre" liminaire ...) ; "C'est sublime !", "Tas d'idiots ! vous ne comprendriez pas mieux Shakespeare !" ou même "Silence aux petits pâtissiers !". Il rapporte également qu'un homme étrange (qu'on soupçonne être Péladan, écrivain français un brin mystique), cria par deux fois "Ohé les races latines ! Ohé les races latines !". Fernand Lot, lui, rapporte que le préposé aux éclairages plongeait de temps en temps la salle agitée dans l'obscurité la plus complète avant de rallumer toutes les lampes, dans l'intention de calmer un peu les agitateurs dissimulés dans la pénombre ...



A ces représentations, se sont finalement réunis des artistes et des critiques de tous bords, classco-traditionnels ou appartenant à l'avant-garde, "poètes chevelus, esthètes crasseux et grandiloques" selon le mot de Jean Tailhade. En reprenant cette pièce et en la portant sur la scène parisienne, Alfred Jarry avait frappé un grand coup. Ubu roi ne connut que deux représentations, les 9 et 10 Décembre. Le désordre causé , le scandale qui fit rage élèvera la pièce au rang de mythe.
Et aux chahuteurs de la classe du professeur Hébert ont succédé les querelles des "gensdelettres" parisiens.

"De par ma chandelle verte !"

(Informations tirées de l'appareil critique d'Ubu roi en folio classique, et du foliothèque sur le cycle Ubu.)

Swan Lake de Matthew Bourne, un ballet romantique ?


J'aimerais commencer cet article par un point de philosophie hégélienne. Pourquoi ? Car Hegel, à la fin de son Esthétique, a théorisé la "mort de l'Art" : évoquer ce point me paraît intéressant pour envisager ensuite le devenir actuel de la danse, puis, plus précisément, le ballet de Matthew Bourne. Qu'est-ce que la mort de l'Art pour Hegel ? Il faut signifier, pour commencer, que cette idée de "mort" vient de la traduction française, alors que l'allemand "Auflösung" appelle plutôt l'idée d'une dissolution. Bien entendu, Hegel ne nous dit pas qu'il n'y aura plus de compositeurs, de peintres, de sculpteurs, de poètes, etc. mais simplement que l'art n'est plus le centre de notre culture, et que ce n'est plus lui qui véhicule principalement nos valeurs d'existence. Si l'Art a perdu de son prestige social, nous dit encore Hegel, c'est que notre monde s'est désenchanté : il n'est plus gouverné par des valeurs religieuses, métaphysiques, mais, au contraire, par les valeurs pratiques que sont l'économie, le travail, les loisirs, etc. Donc, si l'Art est en voie de dissolution, c'est qu'il a perdu son support principal avec le déclassement - si l'on peut dire - des valeurs religieuses. L'art ne sera plus porteur de valeurs, nous l'avons dit, mais qu'en sera-t-il alors ? Le philosophe prophétise que l'art va se réfugier dans les voies du formalisme et du subjectivisme de plus en plus poussé. Autrement dit, du classique toujours plus classique et technique d'un côté, du contemporain toujours plus hermétique et onaniste de l'autre.

Deux siècles plus tard, qu'en est-il de la prophétie hégélienne ? Il faut avouer que le philosophe a été assez bon diagnosticien : aujourd'hui, on ne voit plus de poètes vivre de leur poésie comme ce pouvait parfois être le cas au XIXe siècle par exemple. Toutefois il serait faux de dire que l'Art n'a plus un rôle central dans notre société. Les Arts que connaissait Hegel semblent effectivement avoir suivi l'itinéraire qu'il leur avait tracé, mais de nouveaux "Arts" sont apparus qui ont pris une place centrale. Songons au cinéma - bien que l'on pourrait s'interroger sur le statut artistique des films dont on nous assomme dans les box-offices.

Revenons à la danse. Je prends en quelque sorte la suite de l'article publié il y a peu par ma collègue, Nibelheim. La danse semble avoir pleinement réalisé la prophétie de l'idéaliste allemand. La production de ballet a pratiquement cessé pendant un laps de temps assez conséquent, et l'on se contentait de rejouer toujours les mêmes classiques. Aujourd'hui encore, les classiques semblent souvent mis en scène de manière toujours plus classique, sous l'oeil vigilant d'un certain nombre de puristes, tandis que les ballets contemporains frôlent parfois l'hermétisme le plus complet et laissent sceptiques même les spectateurs les plus ouverts. Si l'on reste à ce niveau de généralité, Hegel semble avoir eu raison, et l'on regrettera qu'il n'ait pas prophétisé les numéros du prochain tirage de l'Euromillion. Cependant, comme je viens de le spécifier, il s'agit d'une généralité, pour ne pas dire d'un préjugé. Bien évidemment, on met énormément en scène les sempiternels mêmes classiques, et il existe des chorégraphies contemporaines absolument déstabilisantes, mais ce n'est pas pour autant la règle. Une voie intermédiaire existe, qui renouvelle la danse, la fait sortir du monolithisme classique, tout en évitant l'écueil de l'hermétisme, parvenant ainsi à rendre le spectacle plaisant et accessible même aux non-initiés - dont je fais d'ailleurs partie. Parfois, c'est en reprenant des histoires connues, des thèmes de ballets anciens que se fait le renouvellement ; ainsi, j'ai vu il y a peu une adaptation moderne de Roméo et Juliette qui était tout à fait plaisante. C'est également le cas du ballet de M. Bourne, Swan Lake.

Mis en scène en 1995, il connait encore un franc succès dans le monde de la danse puisqu'il était encore joué l'an dernier à Paris. Comme l'indique le titre, il reprend le célèbre ballet russe Le Lac des Cygnes, mais en le modernisant fortement, au point qu'il ne serait sans doute pas exagéré de dire qu'il se l'approprie totalement ; si les grandes lignes de l'histoire semblent conservées, l'ensemble est absolument différent, beaucoup moins classique et beaucoup plus romantique. Mais, pour éviter les malentendus, il convient que je précise en quoi. Quand je parle de romantisme, je l'entends de deux façons distinctes pour ce ballet, et aucune des deux ne correspond au sens qu'a pris ce mot aujourd'hui, ni même à tout ce que la notion recoupait dans le domaine artistique et littéraire du XIXe siècle. Romantique ce ballet, d'abord dans la définition que nous en donne Stendhal dans Racine et Shakespeare : le romantisme, selon lui, est de montrer au public un spectacle qui correspond aux goûts de l'époque, par opposition au classique, qui montre au public ce qui flattait le goût de ses arrières grand-parents. Romantique encore dans l'idée de mélange des genres, d'alliance du sublime et du grotesque, à l'instar de ce que théorisait Victor Hugo dans la préface de son Cromwell, par opposition aux genres figés que sont le tragique, toujours sérieux, méprisant le présent, le contingent, et traitant du moral, de l'universel - d'où le recours aux grandes figures mythologiques ; et le comique, refusant le grand sérieux, ridiculisant les moeurs et les vices de la société dans laquelle il s'inscrit. Le ballet de M. Bourne se moque du sérieux et du monolithisme des sujets et des chorégraphies classiques, et cela s'inscrit profondément dans son ballet par une mise en abîme particulièrement comique et, par-là même, caustique (sur ce point, je revoie à l'article de Nibelheim). Avec cette mise en scène, il démontre magistralement que l'on peut encore faire de la danse qui parle à tout le monde, que l'on peut encore impressionner par le spectacle, créer des scènes poignantes... Son ballet est véritablement destabilisant, de par son jeu entre réel et hallucination, marqué scéniquement par un jeu de lumières très habille. Nous ne sommes plus dans le mythologique, et il me semble que c'est un véritable coup de force d'avoir réussi à faire de certains passages, l'illustration scénique de ce qui semble, en définitivement, se dérouler à l'intérieur de la tête d'un des personnages - en l'occurence, le prince. Ces tensions du personnage, submergé par un imaginaire délirant, permettent de passer, comme je l'avançais plus haut, du grotesque au sublime : les cygnes sont d'abord représentés de manière un peu ridicule, leur chorégraphie semblant mimer la marche de l'animal qui, comme chacun sait, n'est plus très gracieux dès qu'il quitte l'eau ; et ce sont ces mêmes cygnes, pourtant, qui deviendront véritablement inquiétants dans le dernier acte, aidés par un jeu de lumière très sombre et très froid.

Ce ballet a été pour moi source d'une émotion esthétique très forte. Il me semble que si la danse veut élargir son public, c'est dans cette direction qu'il faut travailler. Cet art de ne pas se prendre trop au sérieux, et donc de faire rire le public, voire de rire avec lui à travers certains clins d'oeil parodiques, la puissance d'une mise en scène qui parvient à sortir du giron classique sans en renier les bases, et à user de l'elasticité du contemporain sans aucunement tomber dans l'hermétisme - car, à aucun moment le ballet n'est abscons, et l'on comprend toujours très bien ce que l'on voit, même quand on est dans l'imaginaire délirant du prince - voilà, il me semble, de quoi permettre une révolution copernicienne du monde de la danse, et, pourquoi pas, faire mentir Hegel. Le succès qu'a obtenu ce ballet, et qu'il obtient encore, semble d'ailleurs un bon indicateur de l'efficacité de ce type de mise en scène.


Antisthène Ocyrhoé.

Ballet classique et parodies : l'image du cygne dans la danse.


Nous n'avons souvent de la danse qu'une image limitée aux clips musicaux et aux entrechats d'une danseuse en tutu plateau. La danse classique et académique nous paraît figée, conventionnelle, sévère et exigeante. C'est en tout cas l'apparence que donnent les grands ballets du répertoire de l'Opéra de Paris, du Bolschoï et des autres grands lieux de la danse classique traditionnelle. En vérité, la question des règles, des codes et des contraintes liées à la création chorégraphique ne date pas d'hier. J'ai donc voulu parler un peu du purisme en danse tel qu'il était au XIXème et tel qu'il peut apparaître aujourd'hui ainsi que des tentatives de s'en éloigner, cela à travers un exemple de deux ballets - un pour chaque époque - qui tournent autour du thème du Cygne.



Purisme et décadence du ballet-pantomime.

Jean de Tinan, romancier et chroniqueur du XIXème siècle qualifiait déjà "la danse décorative classique" d' "insupportable étalage d'affèteries conventionnelles", on n'est pas loin du jugement que l'on porte aujourd'hui sur le même domaine. Il faut dire qu'en cette fin de XIXème siècle, le milieu de la danse connaissait une véritable crise. Le ballet classique reposait à l'époque sur un livret, dont l'auteur pouvait être n'importe qui : de l'homme de lettres au fabricateur de livrets à la chaîne en passant par le directeur de théâtre. Or, l'écriture d'un livret repose sur des règles précises, relevant de la difficulté de mettre en ballet certaines histoires, mais également d'une tradition qu'il s'agit de suivre à la lettre et d'un public particulièrement frileux en matière de nouveautés. L'Opéra demande en effet des œuvres simples, faciles à comprendre et, surtout, conventionnelles : nombre de livrets ont été refusés à cette époque pour ces différentes raisons. Ainsi, les librettistes ont généralement recours à des schémas types et caricaturaux qui confortent le public dans ses attentes. Ceux dont les livrets sont systématiquement refusés, à cause de leur mauvaise qualité ou de leur originalité - voire de leur iconoclasme - se tournent vers d'autres théâtres et des scènes secondaires.

L'Opéra est donc particulièrement touché dans cette période de "décadence". En effet, celui-ci est théoriquement investi de deux missions : celle de la création de nouvelles œuvres prestigieuses et celle de la sauvegarde du répertoire classique. Pour diverses raisons, ces deux missions ne sont pas remplies. Par rapport à la conservation du patrimoine chorégraphique nous pouvons citer l'exemple du ballet Giselle créé en 1841 qui, très vite, n'est plus représenté avant d'être totalement oublié 1, ce sont les ballets russes qui le réintroduiront à Paris bien des années plus tard. Pour ce qui est de la création, les chiffres de l'époque montrent que la production de l'Opéra est très limitée et bien en-dessous de celle des théâtres et cabarets alentours2. Ajoutons à cela que la danse est considérée comme un art subalterne, bien moins prestigieux que le chant lyrique, et les soirées de l'Opéra sont constituées de plusieurs types d'œuvres, la danse ne constituant souvent qu'un simple intermède à des créations de plus grande importance. Ainsi, entre 1870 et les années 1900, très peu de ballets nouveaux sont créés tandis que ceux inscrits au répertoire ne sont plus représentés, sous prétexte qu'ils ne correspondent plus aux attentes du public.




Nous pouvons justement nous demander quelles sont ces attentes ? Le thème de l'essoufflement des librettistes est à l'époque un lieu commun de la critique tandis que l'Opéra est surtout fréquenté par ses abonnés, appartenant à une population favorisée, entre noblesse et bourgeoisie mondaine. Léandre Vaillat nous donne l'ébauche d'une réponse en prenant l'exemple du librettiste Charles Nuitter3 : "(Il) connaissait trop la maison dont il fut l'historiographe et le premier bibliothécaire pour infliger aux abonnés un spectacle qui eût gâté par avance le plaisir qu'ils se promettaient d'un souper en compagnie des demoiselles du corps de ballet." A la réticence des directeurs de l'Opéra s'ajoute donc la frilosité du public. Je sors un instant du contexte bien délimité de la danse et me permets de citer Stendhal qui, quelques décennies plus tôt, avait écrit à propos du théâtre : " L'habitude exerce un pouvoir despotique sur l'imagination des hommes même les plus éclairés, et, par leur imagination, sur les plaisirs que les arts peuvent leur donner."4 L'Opéra est alors un lieu mondain, où l'on va se montrer et rencontrer la bonne société, en attendant un spectacle qui correspond aux codes du genre, cela explique en grande partie l'accueil frileux que le public aurait pu réserver aux innovations chorégraphiques ou scénaristiques.

La danse est donc en grave crise à cette époque, et cela amène de nombreuses remises en cause à propos du statut de cet art, des sujets qu'il traite, du sérieux avec lequel il le fait. A l'époque, dans de plus petits théâtres fleurissent des ballets moins rigides et à vocation plus parodique. Aujourd'hui également, la danse classique semble figée dans les grandes créations d'autrefois tandis que la danse contemporaine explore d'autres horizons, en jouant parfois avec les acquis classiques sans les prendre trop au sérieux.


Le ballet classique revisité :
le cygne et la danse.


De nombreuses voix se sont élevées contre le purisme de la danse académique, hier comme aujourd'hui. Je ne saurais vous faire sur ce sujet un exposé exhaustif, aussi vais-je me baser sur deux exemples que je développerai assez brièvement, l'un datant de la fin du XIXème siècle, l'autre concernant un ballet tout à fait actuel. Le grand ballet-pantomime classique apparaît comme une œuvre massive, sacralisée et défendue par ses admirateurs, dédaignée par les autres. Cependant, tout le monde n'a pas toujours pris au sérieux cette grande institution qu'est l'Opéra ni respecté religieusement les ballets du répertoire : des créations modernes répondant aux ballets classiques sont apparues ça et là, remplissant souvent une fonction parodique mais ne se limitant pas à cela. Je parlerai ici de deux ballets ayant pour thème Le cygne : l'un, dont le livret est de Catulle Mendès, date de 1899, l'autre est une chorégraphie de Matthew Bourne crée en 1995.



Parlons tout d'abord du ballet de 1899. Il faut savoir qu'à l'époque, le ballet d'inspiration mythologique, après avoir été un style très prisé aux XVIII et XIXème siècles, est totalement passé de mode. Les sujets mythologiques furent repris à la fin du siècle mais de façon tout à fait parodique. Il s'agissait de traiter le sujet de manière burlesque, à l'aide d'anachronismes flagrants et du choc de différents registres dans une même œuvre, dans une même scène. L'un des exemples de ces variations à partir d'un thème traditionnel est le ballet intitulé Le Cygne, livret de Catulle Mendès. Celui-ci reprend l'histoire des amours entre Léda et Zeus métamorphosé en cygne mais en intégrant un troisième personnage qui devient le rival du dieu : il s'agit d'un simple Pierrot déguisé en berger. Le véritable cygne est tué par un Pierrot jaloux qui se fait ensuite passer pour lui. Ainsi, la fière et belle Léda se tourne vers le blanc pantin croyant avoir affaire au majestueux oiseau. Scénario iconoclaste à forte portée érotique, le ballet joue avec les fantasmes de ce personnage de ridicule enfariné, qui se rêve à la place du cygne et accède par une ruse à la jeune femme. Voilà donc un ballet qui démythifie totalement la tradition dont il est issu, et qui d'un ballet traditionnel à sujet mythologique passe à un ballet moderne évoquant le fantasme et le rêve à travers son histoire.



Il y a quelques années, Matthew Bourne s'est attaqué au célèbre ballet du Lac des Cygnes pour en faire une chorégraphie contemporaine tout à fait en décalage par rapport à l'œuvre d'origine. En gardant la musique classique de Tchaïkovski, il retouche le scénario qui se déroule à présent dans notre monde contemporain et opère d'importantes modifications : les cygnes, autrefois représentés par de jeunes filles en tutu, sont ici des hommes. Le chorégraphe explique ce choix dans une interview : "La vision d’une ballerine dans le rôle du cygne est tellement incrustée dans l’esprit de chacun qu’il aurait été extrêmement difficile de remplacer cette image par mes idées si j’avais utilisé des danseuses. En utilisant des hommes, on efface toutes ces images dans l’esprit du public et on libère son imagination." Dans ce ballet, la relation entre le prince et le cygne ne relève plus du conte de fée mais plutôt de l'imagination du jeune homme et de ses fantasmes. De plus, cette œuvre a une certaine fonction parodique : au cours du deuxième acte, elle représente un ballet dans le ballet ; par cette mise en abyme, nous assistons à un "ballet victorien" volontairement ridicule. Au fil des autres actes sont disséminées des chorégraphies revisitant la danse d'origine, de façon assez burlesque. Puisque je parle d'une création plus contemporaine, j'ai la chance de pouvoir faire voir directement de quoi je parle, en prenant pour exemple une même chorégraphie dans le ballet d'origine et dans le Swan Lake moderne. Il n'y a pas à dire : le traitement est tout à fait différent. Le remplacement de la ballerine par un danseur amène donc à une vision nouvelle de la danse et à une chorégraphie contemporaine originale et provocante, alternant le pathétique et le burlesque. Le chorégraphe propose quelque chose de nouveau tout en s'inspirant d'un grand classique de la danse, fortement présent dans les mémoires. Variation à partir d'une histoire semblable, d'un même thème, d'une même musique.

Ainsi la danse ne se prend pas toujours au sérieux et il semble y avoir depuis longtemps une relation entre des ballets anciens conservés au répertoire, plus ou moins régulièrement représentés et des œuvres nouvelles qui s'en inspirent fortement, jouant avec les traditions et les codes de la danse. Ces jeux de variations sont intéressants dans le sens où ils montrent les tensions entre danse académique et danse moderne, ainsi que les relations et les influences qui peuvent exister entre elles.


Notes :
1. Oublié étant un bien grand mot. Le ballet lui-même se perd mais il demeure très présent dans les mémoires et son schéma sera beaucoup repris dans des ballets postérieurs.
2. Je me permets de proposer des chiffres donnés dans Ecrire pour la danse d'Hélène Laplace-Claverie : "Folies Bergères : plus de 50 ballets créés en 15 ans (1887-1902) ; Eden-Théâtre : environ 25 ballets créés en 10 ans ; Théâtre des Arts : une dizaine de créations entre 1910 et 1914 ; Opéra : 28 ballets seulement en l'espace de 45 ans."
3. Charles Nuitter étant notamment le créateur du ballet Coppélia, adapté - et beaucoup remanié ensuite - du conte d'Hoffman Der Sandman.
4. Cette citation est tirée de Racine et Shakespeare.

Images :
- Entangled de Terryfn
- Gravure représentant Carlotte Grisi dans le rôle de Giselle.
- Léonard de Vinci, Léda et le cygne
- Photo issue du Lac des cygnes classique
- Photo issue de Swan Lake de Matthew Bourne