Le mot de la semaine

« Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement [...]. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »

Diderot
, Lettre à Landois, 29 juin 1756
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Amour et érotisme en peinture : Survol du XVème au XIXème siècle.


Dans le cadre de notre cursus de Lettres, nous avons droit, là où nous sommes, à des cours de culture générale, regroupant des matières telles que "Grandes périodes de l'Histoire" ou encore "Histoire de l'Art". Sortant d'une période d'examens, j'ai ressenti l'envie de vous faire partager ma modeste réponse à l'un des pompeux sujet qui m'a été proposé pour cette dernière matière, à savoir "Les peintres et la vision de l'amour". Grande question, n'est-il pas ? Et posée à quelqu'un qui, certes, se sent attiré par l'art mais qui n'en est absolument pas spécialiste. Je vais pourtant tenter de reformuler les idées que j'ai formulées alors, toutes subjectives qu'elles soient.

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L'amour est devenu l'un des sujets de prédilection de la peinture occidentale, et ce depuis plusieurs siècles ; cependant, les peintres n'en ont jamais proposé une vision figée et univoque. Au fil des époques, des codes de représentation sont institués, des tabous sont brisés, des scandales éclatent : l'amour est à coup sûr un sujet qui divise. Si l'on survole rapidement l'histoire de l'art, on pourrait peut-être remarquer quelques façons récurrentes de représenter l'amour, selon ce que l'artiste veut faire passer au spectateur par l'intermédiaire de son tableau. Nous trouverions, dans les œuvres correspondant à ce thème, des portraits de couple, des groupes de personnages et scènes mythologiques - avec une récurrence des scènes d'enlèvement - et des nus mis en scène de diverses façons. Par ailleurs, l'accès à l'art et à la peinture ayant été, à quelques exceptions près, majoritairement masculin, vous comprendrez bien que la représentation picturale de l'amour passe, ne serait-ce qu'en partie, par la représentation de la femme et a fortiori du nu féminin.
Finalement, ce que j'ai retiré de tout cela, c'est une tension entre l'expression d'un sentiment épuré, contenu et l'expression d'un élan violent, spontané et sensuel. Tandis que certaines œuvres penchent radicalement en faveur d'un des deux côtés de la balance, d'autres tentent de trouver le fragile équilibre pouvant résider entre les deux, s'inscrivant une échelle de nuances aussi complexe que variée. Comment donc les peintres ont-ils, au fil des différentes époques de la peinture, conjugué ces deux éléments a priori incompatibles : élan érotique et sentiment épuré ? A travers une sélection plus que drastique de quelques grands tableaux, de la Renaissance au XIXème siècle, nous évoquerons brièvement comment ces thèmes ont été traités par les artistes.

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Il peut sembler paradoxal de commencer une note sur l'amour en peinture en évoquant le thème du mariage - encore plus peut-être si l'on se situe dans ces époques lointaines où amour et mariage apparaissent comme incompatibles et contradictoires. C'est pourtant ce que je vais faire en citant le célèbre tableau de Van Eyck intitulé Les époux Arnolfini. Réalisée en 1434, cette peinture de commande représentant un couple de jeunes mariés semble destinée à un usage privé. Par sa composition symétrique, l'attitude figée des personnages et l'absence totale de mouvement, ce tableau veut montrer un foyer où règnent ordre et équilibre. De même, les couleurs choisies, volontairement complémentaires - le vert de la robe et le rouge du mobilier-, le petit chien aux pieds des maîtres, symbole de fidélité, les deux mains qui se joignent au milieu du tableau, permettent de signifier que l'union représentée dans ce tableau est appelée à durer. Peinture officielle illustrant le rapport entre homme et femme, cette œuvre de Van Eyck donne, par sa construction et sa composition, une impression de grande stabilité et d'équilibre.


En chaussant des bottes de sept lieues chronologiques, nous ferons un bond vers ce qu'on appelle le maniérisme italien, ou encore Renaissance Tardive, et cela à travers deux tableaux représentant un nu féminin. Il s'agit de celui de Giorgione : la Vénus endormie, et de celui peint par le Titien : la Vénus d'Urbino. Choisir de représenter la déesse de l'Amour - outre la fonction allégorique plus ou moins lointaine que ça peut avoir - est surtout un prétexte pour peindre une femme nue : c'est en effet tout à fait toléré quand il s'agit d'une figure mythique, alors qu'on ne peut peindre nue une femme issue du commun des mortels sans provoquer un scandale. Commençons donc par Giorgione, qui nous donne à voir une jeune femme endormie, parfaitement proportionnée au vu des canons de l'époque, étendue au beau milieu d'un paysage idyllique de campagne. Les yeux fermés, la position de la tête, le traitement des couleurs donnent à cette scène une atmosphère de douceur. Dans ce tableau, il ne se passe finalement pas grand chose : un corps nu se détache, par sa clarté, des masses sombres qui l'entourent ; une femme rêve, abandonnée dans son sommeil, sans qu'un contact avec le spectateur n'ait lieu. Dans une atmosphère éthérée et non dépourvue de sensualité, Giorgione ouvre une porte vers un ailleurs mythologique non réellement défini, éclairé par la douce lumière d'un soleil déclinant.
Il en est tout autrement chez Le Titien, dans sa Vénus d'Urbino. L'élève de Giorgione brode à partir d'un même motif, mais propose une version tout à fait différente d'une scène a priori semblable. Dans cette œuvre, une jeune femme nue, également désignée sous le nom de "Vénus" est étendue sur une couche. Cependant, la scène ne se déroule plus dans une campagne idyllique mais plutôt dans un palais vénitien. En arrière plan, on distingue même deux femmes, apparemment des servantes, dont l'une fouille dans un coffre. L'attitude de la jeune femme est, elle aussi, tout à fait différente différente : la Vénus du Titien, elle, est tout à fait éveillée et dirige son regard vers le spectateur, dans une sorte de défi. Ce tableau a éveillé bien des passions et suscité bien des controverses. Outre le problème qu'il pose, par ses deux espaces perspectifs et la forte rupture opérée par le pan de mur situé derrière la jeune femme, il impressionne également par son érotisme. Dans un des articles de On n'y voit rien, Daniel Arasse à travers un dialogue, soulève bon nombre d'hypothèses afin d'expliquer la destination de cet étrange tableau. Selon l'un des interlocuteurs, il s'agirait d'une peinture de commande affiliée aux peintures de mariage : une représentation de femme nue destinée à être accrochée dans la chambre afin de stimuler les relations du couple, par sa contemplation. De plus, l'image du coffre en arrière-plan - outre l'interprétation érotique que certains ont voulu voir - pourrait symboliser, justement, ces coffres que la jeune fille amène avec elle quand elle emménage avec son époux, et contenant son trousseau. L'intérieur de ces coffres, à l'époque où peint Le Titien, étaient parfois peints, et parmi les sujets qui les ornaient, la déesse Vénus et la représentation de l'amour occupaient une large place. Finalement, qu'il soit ou non étroitement lié aux coutumes maritales de la Renaissance tardive, ce tableau fait passer un certain érotisme, beaucoup plus présent que chez la Vénus endormie de Giorgione.

Reste que ces deux représentations semblent parfaitement figées : le temps et le mouvement sont arrêtés et pas un instant la sensualité qui se dégage de ces tableaux ne s'apparente à un élan spontané et violent. C'est ici que nous évoquerons une oeuvre de Rubens : L'enlèvement des filles de Leucippe. L'art baroque se caractérise notamment par la représentation du mouvement, de l'inconstance, se refusant à montrer ce qui est fixe et immuable. Par là, la peinture baroque exacerbe le mouvement, met en avant les tensions et les métamorphoses du monde, dans des tableaux très chargés et très colorés. Or dans ce mouvement, nous pouvons observer une récurrence des représentations d'enlèvements. Souvent d'inspiration mythologique, ces œuvres expriment par là une violence, un affrontement entre l'élan de possession, assez proche de l'animalité, et la résistance qu'on lui oppose. Nous avons cité comme exemple le tableau de Rubens : l'action est représentée au beau milieu de son processus, les corps tordus des filles, les tissus drapés, le contact entre leur peau blanche et celle, bien plus rouge, des deux hommes confère au tableau une forte impression de vitalité. Le choix d'un plan en contreplongée rend la scène plus impressionnante : le spectateur assiste, impuissant, à ce déchaînement des passions. Au bas du tableau, le pied de la femme et celui de l'homme s'effleurent, tout en étant séparés par un léger tissu, entre contact charnel et séparation immuable. Cela n'est plus vraiment mon propos, mais je ne peux m'empêcher d'ajouter un exemple en sculpture, avec le Bernin et L'enlèvement de Proserpine. En effet, par son travail de la matière et du mouvement, l'artiste a réussi à donner au marbre l'impression de la chair. La pression des doigts de Pluton s'imprime en effet sur le corps de Proserpine, et de cette façon, la statue semble, elle aussi, représenter le vivant, le mouvant. Ainsi, retrouvons-nous dans l'art baroque un tout autre traitement du thème de l'érotisme, ici placé sous le signe de la vie et du mouvement, de l'élan primitif et de l'affrontement entre plusieurs forces.


Il me faut à nouveau réaliser un immense saut chronologique pour me retrouver au tout début du XVIIIème siècle. Antoine Watteau, avec Le pélèrinage à l'île de Cythère représente l'amour d'une façon nouvelle. Dans une atmosphère éthérée et assez fantasmatique, nous assistons à un défilé de couples arrivant à l'île de Cythère, symbole des plaisirs amoureux. Le temps est alors comme décomposé : la succession des attitudes et des personnages met en scène tout le parcours amoureux, de la séduction à l'abandon de l'île. Au centre du tableau, une femme en robe jaune semble jeter un dernier regard non dénué de regret vers l'île et ceux qui y restent. Par ce tableau, Watteau évoque avec mélancolie les différents âges de l'amour. Les personnages apparaissent dans une sorte de flou général qui n'est semble-t-il pas si loin du sfumato de Léonard de Vinci. Figuration éthérée du sentiment amoureux, description poétique éclairée par les douces lumières du couchant, Le pélerinage à l'île de Cythère représente l'amour à travers le souvenir, entre espoir - si l'on interprète que les couples se dirigent vers l'île - et nostalgie d'une époque révolue - si l'on croie qu'au contraire ils la quittent.


Au XIXème siècle, les codes de représentation en peinture ont du plomb dans l'aile, et ça et là émergent des contestations. Tout d'abord, le recours au prétexte mythologique pour représenter une femme nue n'est plus vraiment de rigueur : certains artistes passent outre, malgré le scandale que cela provoque. J'évoquerai brièvement Ingres et sa Grande Odalisque, peinte en 1814. Comme on peut s'en douter, quand l'artiste représente une femme nue, il donne à voir un idéal de beauté. C'était déjà le cas chez Giorgione ou le Titien, dont les Vénus étaient parfaitement proportionnées selon les critères de beauté de l'époque : en tout, le corps devait faire l'équivalent de la longueur de la tête multipliée par sept. Alors, en quoi Ingres est-il novateur dans ce tableau, qui tout en se rattachant au courant orientaliste, subit également l'influence de la Renaissance ? C'est parce qu'ici, la beauté passe par une aberration anatomique : Ingres ne cherche plus le vraisemblable ni le possible mais la meilleure représentation de la beauté féminine, et pour cela, il n'hésite pas à rajouter trois vertèbres à son Odalisque ! Cela lui vaudra de nombreux reproches de la part des contemporains. Un autre peintre qui récoltera les critiques, c'est Manet en 1863, avec son Olympia, tableau qui entraîna un véritable scandale. Quand on voit le tableau qui, la même année, rallie plus de suffrages -en ayant tout de même provoqué un petit scandale - et est acheté par Napoléon III, la Naissance de Vénus, on peut facilement imaginer les réticences face à l'œuvre de Manet. Dans son tableau qui semble faire référence à La Vénus d'Urbino, Manet met en scène une femme, connue à Paris en tant que prostituée notoire, qui fixe le spectateur sans honte, une main posée sur la cuisse. Notons d'ailleurs que l'innocent chien, traditionnellement symbole de la fidélité - bien qu'il soit endormi ! - est alors remplacé par un chat noir à la queue dressée et faisant le gros dos ... Alors qu'au XIXème siècle, on ne tolère le nu que dans les représentations mythologiques ou les peintures orientalistes, Manet place son Olympia dans le temps présent et la met en scène de façon particulièrement choquante pour l'époque. On lui reprochera également une perspective incongrue, la façon particulière dont la peinture et les couleurs sont étalées sur la toile.

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Ainsi, il y a finalement une grande diversité dans la façon dont les peintres ont représenté le thème de l'amour et de l'érotisme au fil des époques. De la violence vitale et presqu'instinctive du baroque à la provocation de la peinture du XIXème en passant par la douce sensualité de la Renaissance tardive et l'immatérialité de la peinture de Watteau, on oscille avec plus ou moins de force entre les extrêmes. Dans ce développement, j'ai par ailleurs volontairement mis de côté un visage de l'amour très différent de celui que j'ai traité, c'est l'amour filial, incarné par toutes les figures de madones et de Pietà, fortement présentes dans l'art occidental.

Octave Mirbeau : La grève des électeurs.



Une chose m'étonne prodigieusement — j'oserai dire qu'elle me stupéfie — c'est qu'à l'heure scientifique où j'écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu'un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n'est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ?

Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l'électeur moderne ? et le Charcot qui nous expliquera l'anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l'attendons.

Je comprends qu'un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l'Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s 'obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu'un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n'importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu'elle soit, trouve un électeur, c'est-à-dire l'être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n'est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m'étais faites jusqu'ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !

Il est bien entendu que je parle ici de l'électeur averti, convaincu, de l'électeur théoricien, de celui qui s'imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et déconcertante — des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l'électeur « qui la connaît » et qui s'en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu'une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c'est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n'a cure du reste. Il sait ce qu'il fait. Mais les autres ?

Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu'ils se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floque fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d'hommes, et Baudry d'Asson aussi, et Pierre Alype également. » Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu'ils soient, n'ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ? Comment peut-il arriver qu'il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l'y oblige, sans qu'on le paye ou sans qu'on le soûle ?

À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d'une volonté, à ce qu'on prétend, et qui s'en va, fier de son droit, assuré qu'il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu'il ait écrit dessus ?... Qu'est-ce qu'il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ?

Qu'est-ce qu'il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l'assomment, il faut qu'il se dise et qu'il espère quelque chose d'extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baihaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu'il voie, au travers d'un mirage, fleurir et s'épanouir dans Vergoin et dans Hubbard, des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c'est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.

Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu'un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l'écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu'il n'a qu'une raison d'être historique, c'est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.

Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu'il est obligé de se dépouiller de l'un, et de donner l'autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l'abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n'espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l'électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.

Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t'arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d'avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d'humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l'envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n'as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C'est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l'homme à ton rêve, car là où est l'homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l'homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu'en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu'il ne te donnera pas et qu'il n'est pas d'ailleurs, en son pouvoir de te donner. L'homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t'imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd'hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c'est-à-dire qu'ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n'as rien à y perdre, je t'en réponds ; et cela pourra t'amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d'aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

Et s'il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t'aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n'accordes jamais qu'à l'audace cynique, à l'insulte et au mensonge.

Je te l'ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève.

[Histoire] Les grandes découvertes et la première mondialisation.


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Préambule : Je mets en ligne ces quelques notes, issues d'un cours de deuxième année de licence Lettres et Sciences Humaines. Il porte sur les "grandes périodes de l'Histoire ". Le programme du semestre concernait plus précisément la période "moderne", c'est-à-dire, en terme d'Histoire occidentale, toute la période allant de la fin du moyen-âge (Mi-XVe siècle) à l'époque des révolutions atlantiques (fin XVIIIe siècle).

Je crois intéressant de faire partager certains cours, qui m'ont véritablement passionnés ; je le ferai donc certainement encore par la suite. De toute façon, je ne peux pas dire que cela me coûte énormément : au contraire, en me replongeant dans mes notes, cela ne fait, au pire, que m'aider à garder toutes ces informations en mémoire.

En espérant que cela puisse vous intéresser, et en vous souhaitant une bonne lecture,

Antisthène Ocyrhoé.


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Avec les grandes découvertes, on assiste au début du décloisonnement du monde. Cette période de grandes découvertes commence avec les voyages d’explorations d’aventuriers qui sont mandatés, aux XVe & XVIe siècles, par deux royaumes : l’Espagne et le Portugal.

En 1459, le monde connu des Européens est très mince : l’Asie est mal connue, idem pour l’Afrique (plus on s’éloigne de l’Europe, plus les approximations sont importantes). Les autres continents ne sont pas du tout connus. À cette époque, le monde connu se limite à trois continents. On se rend compte que les connaissances géographiques n’ont pas beaucoup évolué depuis l’antiquité, et que les cartes de l’époque ressemblent beaucoup à la carte du monde établie par Ptolémée, un géographe du deuxième siècle av. J.C. Le monde est alors centré sur une vieille capitale religieuse : Jérusalem.

Découvrir suppose innover : à la fin du moyen-âge, les techniques de navigation en haute mer vont énormément progresser. Depuis l’antiquité, l’immensité de l’Océan faisait peur, on pensait qu’au-delà se trouvaient les limites du monde. Cela va se débloquer à la fin du Moyen-Âge : on apprend à naviguer : on apprend à utiliser les boussoles, la navigation astronomique, etc. La navigation va bénéficier des connaissances pratiques concernant les vents et les courants. Bref, à partir du XVe siècle, on est à peu près capable de se repérer dans l’Océan. De même, les navires vont être rendus plus apte à la haute-mer : il va apparaître deux types de bateaux qui permettent la navigation en haute-mer ; ce sont les nefs et les caravelles. Ils sont propulsés par des voiles carrées (issu des techniques de navigation du Nord) et des voiles triangulaires, dites « latines ». La peur de l’inconnu recule, les aventuriers de l’époque deviennent plus intrépides.



Les Portugais sont les premiers à se lancer à l’assaut de l’Atlantique : ils sont intéressés par l’Afrique et décident d’en explorer les côtes. Ils ont plusieurs motivations : espionner l’ennemi musulman (on est encore dans une logique de croisade), et chercher de l’or, des épices et surtout des esclaves (appétit de richesses). L’exploration commence en 1419 et va se prolonger tout au long du siècle : C’est seulement en 1488 que l’on atteint le cap de Bonne-Espérance, qui marque l’extrême-sud de l’Afrique. On passe alors dans l’Océan Indien : le Portugal ouvre la route des Indes.

1497/1498 : Vasco de Gama atteint l’Inde. Il est le premier à traverser l’Océan Indien pour les Portugais, et à mettre le pied dans les ports indiens. Les Portugais peuvent désormais accéder au marché indien sans intermédiaire.


Dans le même temps, l’horizon Atlantique s’ouvre à l’Ouest : Christophe Colomb va se mettre au service du roi d’Espagne. Son but : trouver une route plus courte pour se rendre aux Indes, sans longer l’Afrique. Il part vers l’Ouest. Après 36 jours de voyage, à la fin de 1492, il arrive aux Bahamas. Il pense se trouver en Extrême-Orient, ce pourquoi les habitants seront, par méprise, appelés « Indiens ». D’autres voyages lui font découvrir l’Amérique Centrale et l’Amérique du Sud (côte Amazonienne).

En 1500, un Portugais découvre accidentellement ce qui deviendra le Brésil.

Jusqu’à sa mort, Colomb reste persuadé que les terres qu’il a découvertes sont des obstacles. Il n’en a pas compris l’avantage.



Entre 1519 et 1521, Magellan, qui travaille pour l’Espagne, réalise le premier tour du monde : il entre dans l’Océan Pacifique. (Il meurt pendant le voyage).

Il faut donc un siècle pour reconnaître l’étendue de la planète et la configuration des continents.

À l’issue de ces grandes découvertes, l’Espagne et le Portugal se partagent le monde : le premier partage à lieu en 1494 : à l’Ouest, les territoires sont sous l’influence des Espagnols, et l’Est (c’est-à-dire l’Océan Indien essentiellement) est la sphère d’influence des Portugais.

Un deuxième partage a lieu en 1529 : l’Afrique et l’Océan Indien sont réservés aux Portugais, et le reste (dont le Pacifique) aux Espagnols. Les autres pays, comme l’Angleterre, la France ou les Pays-Bas sont exclus de ce partage. Une fois l’exploration terminée, une fois le partage fait, on entre dans une phase de conquête : c’est surtout le cas de l’Espagne en Amérique. C’est l’époque des Conquistadors.

Ces conquérants vont mettre fin aux grandes civilisations de l’Amérique pré-colombienne. Deux grands empires en particulier vont disparaître : - L’Empire Aztèque, qui se situait au Mexique, va s’effondrer en 1521 (année de la prise de la capitale, Mexico). - L’Empire Inca, qui était situé au Pérou actuel, disparaît en 1532.

On peut se demander comment une centaine d’hommes parviennent à mettre à terre des empires vastes et organisés : D’une part, les conquistadores bénéficient d’avantages technologiques certains, notamment les armes à feu (arquebuses), les canons, les cuirasses d’acier (les flèches des indiens ne les percent pas), l’usage du cheval (jusqu’alors inconnu de ces populations). Mais ce qui va jouer en leur faveur, c’est surtout le choc microbien : les deux mondes n’avaient jamais été en contact : les maladies des Européens étaient totalement inconnues sur le sol américain. Les maladies apportées par les Espagnols vont décimer les populations indiennes. On peut ajouter à tout cela le choc psychologique provoqué par l’invasion. Tout cela explique que les empires pré-colombiens aient été abatus en quelques mois seulement par une poignée d’hommes.



En Asie, les populations ont beaucoup mieux résisté et l’on assiste à aucun écroulement de civilisation.

Pendant cette période, les autres nations européennes sont tenues à l’écart, l’heure de la France et de l’Angleterre viendra plus tard. Les Français explorent timidement le Canada en 1534 (Jacques Cartier), mais vont mettre beaucoup de temps à s’y installer.

On s’interroge sur la mise en valeur de ces territoires nouveaux. Au Mexique et au Pérou, il y a beaucoup de richesses, notamment des mines d’or et d’argent, qui vont être allègrement exploitées par les Espagnols, qui achemineront le tout jusqu’à Séville. À cette époque, l’Europe manque de métal précieux : l’exploitation du continent Américain marque la fin de cette pénurie et dynamise progressivement l’économie européenne. En contrepartie, on assiste à un phénomène d’inflation.

La mise en valeur des empires coloniaux va aussi prendre la forme de travaux agricoles réalisés en Amérique. On plante des cannes à sucre dans les Antilles et au Brésil. On utilise les Indiens comme main d’œuvre, mais comme ils meurent en grand nombre à cause du choc microbien, on va rapidement aller chercher des esclaves en Afrique. Ainsi l’Afrique devient un marché d’esclaves pour les colonies d’Amérique.

De nouveaux chemins commerciaux s’ouvrent et se développent. L’Atlantique prend progressivement une place de plus en plus importante, au détriment de la Méditerranée. Ce qui contribue à développer les villes de l’Atlantique, comme Lisbonne, Séville puis Anvers, Londres, Amsterdam. Cette importance que prend l’Europe Atlantique au XVIe durera jusqu’au début du XXe siècle.

On importe des produits nouveaux, comme le cacao, le tabac, les épices, la porcelaine de Chine, etc. Les ports européens vont exporter nos produits (livres, textiles, etc.) vers les « nouveaux mondes ».

Les ports européens se développent aussi grâce à la traite des noirs.


L’ouverture économique vers le monde est un processus très lent : au début du XVIe siècle, l’importance de ce genre de commerce n’est pas encore très marquée, mais le processus est en marche.

Cette situation nouvelle stimule le capitalisme commercial : les sociétés de commerce, qui existent depuis le Moyen-Âge, vont connaître un grand essor. On peut citer l’exemple de Jacob Fugger, qui a développé un réseau commercial immense en créant des succursales dans toutes les grandes villes européennes. Ce développement de l’importance des entreprises implique de mieux s’organiser : parallèlement se développe la comptabilité, de nouvelles techniques commerciales, etc.

Afin d’assouplir le système, on va développer les lettres de change. Ça évite notamment de se balader avec 50 kg de monnaie sonnante et trébuchante : cela facilite le commerce et les échanges monétaires.

On assiste également à la création des premières bourses, qui sont des endroits réservés aux marchands, où l’on traite des affaires. C’est un grand point de rencontre pour les commerçants. Ces bourses sont aussi bien des bourses commerciales que financières.

On voit donc que le commerce s’adapte à la nouvelle configuration du monde. Cela implique aussi un changement important des mentalités : Au XVIe siècle, les marchands prennent beaucoup d’importance. Ils deviennent à leur siècle ce que les chevaliers furent au Moyen-Âge.

Les héros du XVIe sont : les princes qui ont financé les grandes explorations, les militaires qui prennent possession du nouveau monde, les commerçants, les financiers ainsi que les religieux qui vont évangéliser le monde.

La vision du monde des Européens change, ils vont pouvoir diffuser leurs connaissances dans le monde : les livres circulent et les langues anciennes et modernes (Portugais, Espagnols) vont se diffuser dans le monde entier. La littérature européenne se diffuse. Du point de vue religieux, les missionnaires vont imposer la religion européenne.

Mais, même si l’échange est très inégal, il n’est pas tout à fait à sens unique : le nouveau monde permet aux Européens d’élargir leurs connaissances dans la botanique, en zoologie, etc. De même, des collectionneurs vont faire importer de vieux manuscrits Mexicains. Mais ce retour à des limites : Les pensées étrangères n’ont quasiment aucun impact sur la philosophie européenne, notamment à cause des interdits religieux qui censurent les pensées indigènes.

En 1600, des fonctionnaires de l’Empire Chinois recopient des livres européens : les échanges culturels sont un peu à sens unique.

Conclusion : Les grandes découvertes et la première mondialisation Ibérique donne une avance à l’Europe dans l’exploitation des nouveaux mondes. Cela va avoir des répercutions lentes sur la culture européenne et sur notre vision du monde.

Les conquistadors, les marchands, les colons, etc. tous ceux qui sont témoins à distance, comme les humanistes : c’est un véritable mouvement de renouveau depuis le XVe siècle : le décloisonnement du monde est un élément fondamental de la Renaissance.



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Images :

- Vasco de Gama
- Christophe Colomb débarquant à Hispaniola
- Hernan Cortès, le conquistador qui a colonisé le Mexique.
- Jacob Fugger dans un de ces bureaux
- Stradanus, l'état des découvertes à la fin du XVIe siècle.