Le mot de la semaine

« Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement [...]. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »

Diderot
, Lettre à Landois, 29 juin 1756
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Autonomie, liberté et aliénation sociale.


Ô homme ! resserre ton existence au-dedans de toi, et tu ne seras plus misérable. [...] Ta liberté, ton pouvoir, ne s'étendent qu'aussi loin que tes forces naturelles, et pas au-delà ; tout le reste n'est qu'esclavage, illusion, prestige. La domination même est servile, quand elle tient à l'opinion ; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. Pour les conduire comme il te plait, il faut te conduire comme il leur plaît. Ils n'ont qu'à changer de manière de penser, il faudra bien par force que tu changes de manière d'agir. Ceux qui t'approchent n'ont qu'à savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner, ou des favoris qui te gouvernent ou celles de ta famille ou les tiennes propres : ces vizirs, ces courtisans, ces prêtres, ces soldats, ces valets, ces caillettes, et jusqu'à des enfants, quand tu serais un Thémistocle en génie, vont te mener, comme un enfant toi-même au milieu de tes légions. Tu as beau faire, jamais ton autorité réelle n'ira plus loin que tes facultés réelles. Sitôt qu'il faut voir par les yeux des autres, il faut vouloir par leurs volontés. Mes peuples sont mes sujets, dis-tu fièrement. Soit. Mais toi, qu'es-tu ? le sujet de tes ministres. Et tes ministres à leur tour, que sont-ils ? les sujets de leurs commis, de leurs maîtresses, les valets de leurs valets. Prenez tout, usurpez tout, et puis versez l'argent à pleines mains ; dressez des batteries de canon ; élevez des gibets, des roues ; donnez des lois, des édits ; multipliez les espions, les soldats, les bourreaux, les prisons, les chaînes : pauvres petits hommes, de quoi vous sert tout cela ? vous n'en serez ni mieux servis, ni moins volés, ni moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours : nous voulons ; et vous ferez toujours ce que voudrons les autres.

Le seul qui fait sa volonté et celui qui n'a pas besoin, pour la faire, de mettre les bras d'un autre au bout des siens : d'où il suit que le premier de tous les biens n'est pas l'autorité, mais la liberté. L'homme vraiment libre ne veut que ce qu'il peut, et fait ce qu'il lui plaît.


Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l'éducation,
GF-Flammarion n°117, 1966, pages 98-99.

Les maux d'autrui.


Le moraliste, c'est La Rochefoucauld je crois, qui a écrit : "nous avons toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui", a dit assurément quelque chose de vrai. Mais ce n'est qu'à moitié vrai. Ce qui est bien plus beau à remarquer, c'est que nous avons toujours assez de force pour supporter nos propres maux. Et il le faut bien. Quand la nécessité nous met la main sur l'épaule, nous sommes bien tenus. Il faudrait donc mourir ; ou bien alors, on vit comme on peut ; et la plupart des gens s'arrête à ce dernier parti. La force de la vie est admirable.

Ainsi les inondés, ils s'adaptaient. Ils ne gémissaient point sur la passerelle ; ils y mettaient le pied. Ceux qu'on entassait dans les écoles et dans les autres lieux publics y campaient pour le mieux et mangeaient et dormaient de tout leur cœur. Ceux qui ont été à la guerre en racontent autant ; les grandes peines ne sont pas alors parce qu'on est en guerre, mais parce que l'on a froid aux pieds ; l'on pense furieusement à faire du feu, et l'on est tout à fait content quand l'on se chauffe.

On pourrait même dire que, plus l'existence est difficile, mieux on supporte les peines et mieux on jouit des plaisirs ; car la prévision n'a pas le temps d'aller jusqu'à des maux simplement possibles ; elle est tenue en bride par la nécessité. Robinson ne commence à regretter sa patrie que lorsqu'il a bâti sa maison. C'est sans doute pour cette raison qu'un riche se plaît à la chasse ; ce sont alors des maux prochains, comme mal au pied, ou des plaisirs prochains, comme bien boire et bien manger ; et l'action emporte tout, enchaîne tout. Celui qui met toute son attention sur un acte assez difficile, celui-là est parfaitement heureux. Celui qui pense à son passé ou à son avenir ne peut pas être heureux tout à fait. Tant qu'on porte le poids des choses, il faut être heureux ou périr ; mais dès qu'on porte, en inquiétude, le poids de soi, tout chemin est rude. Le passé et l'avenir frottent dur sur la route.

En somme, il ne faudrait point penser à soi. Le plaisant, c'est que ce sont les autres qui me ramènent à moi par leurs discours sur eux-mêmes. Agir ensemble, c'est toujours bon ; parler ensemble pour parler, pour geindre, pour récriminer, c'est un des grands fléaux de ce monde. Sans compter que le visage humain est diablement expressif, et arrive à éveiller des tristesses que les choses me faisaient oublier. Nous ne sommes égoïstes qu'en société, par le choc des individus, par la réponse de l'un à l'autre, réponse de la bouche, réponse des yeux, réponse du cœur fraternel. Une plainte déchaîne mille plaintes ; une peur déchaîne mille peurs. Tout le troupeau court dans chaque mouton. Voilà pourquoi un cœur sensible est toujours misanthrope un peu. Ce sont des choses auxquelles l'amitié doit toujours penser. On nommerait trop vite égoïste l'homme sensible qui cherche la solitude par précaution contre les messages humains ; il n'est pas d'un cœur sec de supporter difficilement l'inquiétude, la tristesse, la souffrance, peintes sur un visage ami. Et l'on doute si ceux qui font volontiers société avec le malheur ont plus d'attention à leurs propres maux, ou plus de courage, ou plus d'indifférence. Ce moraliste ne fut que malin. Les maux d'autrui sont lourds à porter.

23 mars 1910.

Alain, Propos sur le bonheur.

"Le jardin des supplices" au Grand-Guignol


Voilà quelques jours, je présentais quelques notes de lecture à propos du Jardin des supplices d'Octave Mirbeau, publié chez Fasquelle en 1899. Ce que je n'ai pas dit, c'est que j'avais directement enchaîné sur une pièce de théâtre du même nom, représentée en 1922 et qui n'est autre que l'adaptation du roman par Pierre Chaine et André de Lorde pour une scène bien connue : je pense à la scène du Grand-Guignol. L'adjectif grand-guignolesque est connu et toujours utilisé aujourd'hui, mais qu'en est-il de ce théâtre et du genre qu'il représentait ?


Brève présentation du lieu et du genre : situé à Paris, impasse Chaptal, le Grand-Guignol a proposé ses spectacles de 1897 à 1962. Acheté par Oscar Ménétrier suite au refus de ses pièces par André Antoine, fameux homme de théâtre qui avait jusqu'alors fait représenter certaines de ses pièces à tendance naturaliste, le petit théâtre affrontera rapidement censures et pressions. L'endroit se constituera comme un lieu d'art alternatif, loin des décrets de la critique officielle et des modes changeantes du milieu du spectacle. Défendre la liberté et l'indépendance de l'art, voilà les revendications du journal créé pour l'occasion. C'est donc, avec les premières pièces de Ménétrier, dans la lignée du naturalisme que se place tout d'abord les représentations du Grand-Guignol : le bonhomme signe par exemple une adaptation de Maupassant, Mademoiselle Fifi, qui fut interdite par la censure mais remporta malgré tout un grand succès. Une autre de ses pièces Lui !, met en scène une prostituée et un criminel : les personnages des bas-fonds s'invitent sur scène, n'en déplaise à la bienséance. A sa suite se créé un véritable genre, derrière la figure de Max Maurey. Le théâtre du Grand Guignol devient alors un théâtre d'épouvante et de rire : il s'oriente vers les effets spéciaux (jeux de sons et lumières), Maurey fait engager un médecin pour ranimer les évanouis dans la salle, etc.

Courtes, les pièces du genre ont pour principal but d'effrayer ou de faire rire. C'est selon. Une soirée au Grand-Guignol est en effet composée de diverses pièces, comédies ou drames, dans un équilibre réfléchi, permettant au spectateur de tenir la soirée entière. Pour ce qui est du Jardin des Supplices, on se situe du côté du drame pur, de la pièce pensée pour faire frémir le spectateur. Je pensais, avec ce billet, donner quelques éléments de compréhension par rapport à la réalité du Grand Guignol, avant de poser la question de l'adaptation, pouvant, ayant découvert les deux textes, m'interroger sur les modifications et leurs conséquences. Allons-y donc gaiement.


Le Jardin des supplices, pièce grand-guignolesque ? Le titre seul laisse déjà présager les plus grands raffinements dans la torture. Saupoudrez cela d'un peu d'exotisme et de pas mal de sensualité, le sujet était tout trouvé pour être représenté au Grand-Guignol. La scène de l'impasse Chaptal se caractérise en effet par l'importance accordée au corps : outre le fait qu'il soit torturé, découpé, lacéré, dénudé sur les planches, il ne faut pas oublier que la réflexion théâtrale sur les pièces grand-guignolesques est surtout basée sur les réactions (corporelles) du spectateur et vise l'efficacité. Il n'était d'ailleurs pas rare que les auteurs ou organisateurs de ce théâtre proviennent des milieux médicaux. La perspective de représenter une ou deux tortures sur scène, dans un pays lointain, et dans un bateau de fleurs, lieu de sensualité, a donc tout pour plaire. De plus, on peut aborder un spectacle de ce type sous l'angle de la grande illusion. En supposant en effet que les acteurs ne sont pas réellement trucidés sur scène, ce qui ne serait tout de même pas très pratique et reviendrait trop cher, il a fallu réfléchir à une kyrielle d'effets spéciaux pour mystifier le spectateur. C'est le cas notamment du Jardin des supplices, où tout a été prévu pour mimer le supplice dit de la "lacération" : l'actrice jouant Ti-Bah était recouverte de sparadrap couleur chair à l'extérieur, couleur rouge à l'intérieur, avec les effusions de sang propre au genre. Il y a là-dedans de l'ingéniosité. Enfin on peut considérer Le jardin des supplices comme représentatif du théâtre du Grand-Guignol dans la mesure où il joue avec les nerfs du public, amenant doucement le spectateur jusqu'au climax final (le rideau se ferme sur le supplice de Clara, qui se fait arracher les yeux) tout en misant sur des préoccupations propres à l'époque (ici les rapports avec les pays orientaux, dans un temps où l'on ne remet pas en cause l'entreprise coloniale européenne). Pour le titre annoncé, on pourrait être surpris du petit nombre de violences physiques perpétrées contre les acteurs, c'est que tout est dans l'attente, dans la construction d'une ambiance exotique et délétère. Ajoutant une intrigue politique à la trame originale, les deux auteurs permettent ainsi la séquestration finale de Clara et de son ami, préparée depuis le début de la pièce. Au finale, la peur réside autant dans le non-dit, le suggéré que dans le représenté : symptomatiquement, la visite au bagne de Canton, moment clé du roman, est volontairement occultée. Ce qui ne l'empêche pas d'être présente à tous les esprits, et le poids d'horreurs qu'on ne voit pas pèse sur les épaules des personnages comme des spectateurs ... Autant d'éléments qui font du Jardin des supplices une pièce type du genre du Grand-Guignol, et elle fut saluée, en tant que telle. Dans la notice de mon édition, il est précisé qu'un auteur de comédies pour le théâtre (Pierre Veber) écrivit, à propos de l'adaptation, qu'il trouvait le découpage "aussi adroit que celui des tortionnaires asiatiques".


Une adaptation pourtant problématique. Réussie au niveau des effets, peut-être, mais il n'en demeure pas moins que l'adaptation théâtrale du Jardin des Supplices gêne, et ce pour une raison fondamentale : on n'y retrouve plus le message propre à Octave Mirbeau. On assiste même à son contraire ! Donnons rapidement le résumé du roman tout d'abord : Un narrateur dont on ignore le nom part pour Ceylan après diverses magouilles politiques, sous le déguisement d'un embryologiste. Il rencontre sur le bateau qui le mène en Orient la belle et mystérieuse Clara qu'il suivra en Chine. Deux ans plus tard, il visite à ses côtés le bagne de Canton où ont lieu les pires tortures. Le roman se clot sur la scène au bateau de fleurs où Clara s'est évanouie. L'on apprend que malgré ses promesses, elle retourne inexorablement au jardin ... Prenons à présent la pièce telle qu'elle nous est présentée dans la notice (nous occultons l'intrigue politique) : "Clara, une jeune anglaise vivant en Chine, prend plaisir à assister aux supplices infligés aux prisonniers du bagne voisin. Elle est vouée à périr, elle aussi, dans les supplices." A la lecture des deux textes, on voit en effet un retournement très surprenant : alors que le texte de Mirbeau se veut dérangeant, provocateur, avec une fin ouverte (rédemption ou recommencement ?), la pièce devient l'intermédiaire d'un discours moralisateur et la femme dépravée, dans une fin toute conventionnelle, est châtiée à la fin. Ainsi, les supplications du jeune homme, effaré de ce qu'il a vu, n'a plus la même fonction d'une oeuvre à l'autre. Mirbeau montre dans son roman les rapports de force entre les hommes, les liens entre horreur et fascination, et fait du jardin des supplices un symbole de la violence sociale. Dans la pièce, les remarques du personnage (nommé Marchal) ne font que souligner la dépravation de Clara, non sans artifice. Par exemple : " Clara, n'y va pas, je t'en supplie ... ne cède pas à la tentation ... Regarde tes yeux dans ton miroir ... tes yeux de cruauté ... presque de folie !" A la fin, le jeune homme est (peut-être, la question reste ouverte) épargnée tandis que Clara est suppliciée sous nos yeux, hurlant de douleur à son tour. L'ordre social et moral semble rétabli. Tout rentre dans les rangs.

Il est étrange de constater à quel point la pièce de Pierre Chaine et André de Lorde va à l'encontre du message de Mirbeau. D'autant plus étrange que des passages entiers du texte original sont repris et mis dans la bouche des personnages, qu'il s'agisse de dialogues ou de descriptions prises en charge par le narrateur. On déplorera d'ailleurs un certain manque de naturel dans certaines transpositions (du moins, c'est l'impression qu'il me reste). L'adaptation de Mirbeau présente un intérêt propre, une fois remise dans le contexte du Grand-Guignol, lieu et genre aussi souvent cité que méconnu, et beaucoup méprisé. Mais Le jardin des supplices devenu spectacle populaire perd toute la force d'un roman volontairement dérangeant, écrit pour bousculer les représentations et critiquer, dans le contexte de l'affaire Dreyfus, un ordre social inique. La recherche de spectaculaire a supplanté la révolte mirbellienne ...

Je tiens le texte de l'adaptation ainsi que la plupart des informations concernant le Grand-Guignol de l'anthologie d'Agnés Pierron : Le Grand-Guignol, Le théâtre des peurs de la Belle Epoque. Pour les intéressés, les pièces sont précédées d'une introduction d'une soixantaine de pages particulièrement intéressante.


Images :

1. Photo du théâtre de l'impasse Chaptal
2. Affiche du Jardin des supplices
3. Anna May Wong, actrice des années 30.

Death Note, manga philosophique ?


{Avec spoilers}


A première vue non, quand on lit les diverses réactions sur les forums ou dans les commentaires des vidéos. Outre les sondages qui cherchent à trancher l’irrésoluble conflit Light Yagami / L ... en terme de séduction et les déclarations d’amour à tel ou tel personnage, on y trouve pêle-mêle les réactions déçues des partisans de Kira en tant qu’incarnation du Mal avec un grand M, de Kira en tant que fondateur d’un monde sans violence en passant par des appels à l’extermination des méchants criminels, seule façon apparente d’accéder à un monde meilleur. Alors de ce point de vue, non, en effet Death Note ne semble pas être une œuvre investie d’un réel message philosophique et se contente d’attiser les passions de nombreux internautes, comme beaucoup d’autres mangas et/ou animes (dont certains sont, au demeurant, très agréables à regarder). Cependant, j’ai envie de croire que Death Note, c’est un peu plus que ça1. Tout d’abord parce que c’est une œuvre qui comporte plusieurs niveaux de lecture, et que des personnes d’un âge et d’une maturité différente y trouveront de quoi nourrir leurs attentes. Et aussi parce qu'elle suscite, plus qu'un choix ou un positionnement défini, un questionnement face à des problèmes moraux ou, allons-y franchement, existentiels...


Reprenons un instant pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de cette série. La base du scénario de Death Note est relativement simple : Light Yagami, lycéen brillant, ramasse un jour un "cahier de la mort" qu'un shinigami, Riûk, laisse tomber : un objet tout sauf anodin puisque si l’on écrit le nom d’une personne dans ce carnet, en ayant son visage en tête, la personne meurt presque instantanément. Light décide par ce moyen d’éliminer tous les criminels, dans l’espoir de créer un monde meilleur, sans crime ni corruption d’aucune sorte - et, accessoirement, de régner sur ce nouveau monde. Le mystérieux meurtrier dont personne ne connaît l'identité est rapidement surnommé Kira. Light affrontera alors L, brillant détective qui, associé à la police japonaise, cherche à tout prix à stopper les agissements de Kira. Deux personnages opposés en tous points qui seront amenés à se rencontrer et même à travailler ensemble au fil de l’enquête. Outre leur conception de la Justice tout à fait opposée, physiquement, « c’est le jour et la nuit » comme on se plait à le souligner : Light, toujours impeccable, lisse et droit, aux traits plus anguleux s’oppose à un L dégingandé, négligé, courbé, souvent pieds nus, avec de gros yeux ronds cernés de noir. Tandis que L tâtonne, retenant sans cesse son jugement, prostré dans son fauteuil, Light avance et agit avec davantage d’assurance, certain de son bon droit.




Il y a souvent diverses raisons subjectives qui font que l’on préfère un personnage à un autre. De là à vouer une admiration sans borne à celui qui remporte la préférence, il y a un grand pas … Que beaucoup n’ont pas hésité à franchir. Dans le cas de Light, il est assez surprenant qu’un personnage qui présente autant de traits négatifs et de contradictions remporte autant les suffrages. Au visionnage de Death Note, ce qui le caractérise en premier lieu, c’est son hybris (ou sa démesure) : gonflé d’orgueil, se voulant porteur à lui seul d’une Justice toute puissante, Light tente d’accéder au statut d’un dieu. Pour servir son dessein, il ira jusqu’à manipuler autrui sans considération des sentiments qu’on lui porte, tromper son entourage et tuer ceux qui osent se mettre en travers de son chemin, qu’ils soient coupables de crimes … Ou non. Le pouvoir d’un dieu de la mort entre les mains d’un être humain, jeune et faillible : voilà quelque chose de bien dangereux … Pourtant Light peut plaire, dans la mesure où il incarne un fantasme de pouvoir, un désir de puissance. Archétype du héros de manga et de récits d’aventure, il représente un être commun qui se voit investi d’un pouvoir qui le dépasse … Le présenter au départ comme un banal lycéen (certes particulièrement brillant) facilite alors un processus d’identification. Cependant, Light perd un peu de son humanité à chaque utilisation du carnet meurtrier, reconnaissant par ailleurs que sa tâche est un fardeau difficile à porter (en rajoutant qu’il est le seul à pouvoir supporter pareille tâche). Ce qui est intéressant également, dans le cheminement de ce personnage, c’est cette image, déjà fort représentée en philosophie comme en littérature du pouvoir corrupteur. Le mythe de l’anneau de Gygès chez Platon 2 ou le motif de l’Anneau Unique qui corrompt son porteur chez Tolkien ne sont pas très loin … Et dans Death Note comme dans Le seigneur des Anneaux, on nous montre à chaque fois qu’un objet investi d’une telle puissance, même employé à des fins louables, finira par se retourner contre son propriétaire.

Death Note est l’occasion d’une réflexion sur la force corruptrice du pouvoir mais également d’une réflexion morale, traitant notamment du problème de la justice et de la peine de mort. Quelle différence, au final, entre Kira qui tue directement ses victimes et L, qui en l’envoyant en prison, sait qu’il risque l’échafaud ? Peut-on, avec l’assurance d’un dessein louable, justifier nos agissements ? A nouveau, le parallèle entre L et Kira peut servir d’exemple : on peut, bien entendu, conspuer l’attitude de Light qui souhaite faire justice lui-même et se sert de meurtres pour arriver à ses fins, mais que dire des méthodes de L qui va jusqu’à emprisonner ses suspects des semaines entières, utiliser la torture psychologique ou faire passer pour lui un criminel afin de tester les pouvoirs de Kira ? Certes, il en est sans doute un qui se tire avantageusement de la comparaison, mais la question ne s’en pose pas moins. L dit lui-même vouloir éviter tout manquement aux droits de l’Homme … Dans la mesure du possible. L’une des qualités de ce manga est qu’il évite, finalement, tout manichéisme ; l’affrontement entre les deux personnages principaux s’avère riche d’enseignement. Car derrière Kira se cache un lycéen déçu du monde dans lequel il vit 3, un jeune garçon qui mourra seul, une fois démasqué, pleurant, suppliant devant la peur de la mort. Derrière L, un gamin solitaire qui soupire après une amitié, reconnaissant lui-même qu’il est puéril et mauvais joueur, n’accordant sa confiance à personne, et résolvant les enquêtes comme on joue aux énigmes. Pourtant, à travers ces deux personnages, deux conceptions du monde s’affrontent, à mort : c’est au premier qui découvrira la véritable identité de l’autre …


Je parlais en tout début de réflexions existentielles suscitées par Death Note. Il est temps à présent d'expliquer un peu ce que j'entends par là : le manga comme l'anime, au delà de toutes les questions de morale qu'il soulève, traite d'une question qui a hanté les hommes de tous temps : celle de la mort et de l'existence d'un monde après celle-ci. Il faut pour cela se concentrer sur des personnages dont je n'ai pas encore vraiment parlé, à savoir les shinigami ou dieux de la mort. Prenons Riûk en particulier qui, en plus de fournir un élément comique dans une série particulièrement sombre, permet par son détachement de souligner l'absurdité de la condition humaine et le ridicule des comportements humains. En ce sens, la première rencontre entre Light et le shinigami est significative : après avoir écrit ses premiers noms dans le carnet de la mort, le jeune homme se trouve face à face avec un monstre pour le moins impressionnant. Light souhaite alors des réponses :

"Light - Et maintenant que tu (Riûk) est là, que va-t-il se passer ? Tu vas prendre mon âme ?
Riûk - Hein ? Et pourquoi ? C'est encore une idiotie inventée par les humains. Je ne vais rien te faire du tout ... [...]
Light - Alors je n'ai rien à payer pour avoir le droit d'utiliser ce Death Note ?
Riûk - Eh bien si. La terreur et les regrets seront le prix à payer pour les humains qui utilisent ce cahier. [...] Mais ne crois pas que ceux qui utilisent le Death Note iront en enfer ou au paradis ... C'est tout. (rires)
[...] Light - Mais j'ai une question. Pourquoi m'avoir choisi ? Tu m'écoutes ? (Riûk ne répond rien, trop occupé à déguster des pommes) Réponds à ma question !
Riûk - Je ne t'ai pas choisi. J'ai juste fait tomber mon Death Note. Tu croyais peut-être que tu étais un élu parmi les humains ! Tu as rêvé. [...]
Light - Mais pourquoi l'as-tu fait tomber ? Ne me dis pas que c'était une erreur vu que tu as écrit ces instructions pour les humains !
Riûk - Tu veux savoir ? Parce que je m'ennuyais."4

Le décalage entre la désinvolture de Riûk et l'ampleur que prennent les évènements finit par avoir quelque chose de presque drôle. Ne servant que ses propres intérêts, le dieu de la Mort s'alliera de temps en temps au plus offrant (en terme de pommes) mais observera la plupart du temps le comportement des personnages, ne cessant de répéter que "les humains sont fascinants". Les shinigami sont présentés comme des dieux qui ont perdu depuis longtemps le sens de ce qu'ils font et passent la plus grande partie de leur temps à jouer aux osselets sans grande passion. De temps en temps, ils écriront le nom d'un humain dans leur cahier, juste assez pour leur permettre de survivre un peu ... L'intrigue même du manga trouve son fondement dans l'ennui profond de Riûk qui décide de s'amuser un peu en observant ce que feront les humains avec cet objet. A la toute fin, alors que Light a fui, criblé de balles, du hangar où il a été démasqué, ce même shinigami inscrit son nom dans son propre cahier : "Nous aurons bien tué l'ennui ensemble, pas vrai ?" En finissant sur un tel décalage entre la violence qui s'est déchaînée tout au long de cette sombre histoire et le constat du shinigami, ne voudrait-on pas nous dire que la vie humaine est bien peu de chose ?


Pour ma part, je prends Death Note comme une invitation au relativisme et à la réflexion : l'auteur a l'honnêteté de ne pas trancher explicitement entre deux options qui comportent chacune leur lot d'avantages et d'inconvénients ; ce qu'il fait, à travers cette fiction, c'est bien plutôt nous encourager à remettre un peu en question notre conception de la justice et de la morale ainsi que notre vision de la vie humaine, émaillée de superstitions à propos de la mort et d'un hypothétique après ... Et c'est en cela qu'on peut trouver tout de même une dimension philosophique à cette oeuvre ...

Pour les curieux, je vous encourage donc à tenter l'expérience et de plonger dans cette histoire pour le moins tortueuse, servie qui plus est par de très beaux graphismes.




Notes :
1. Petit florilège de commentaires au dernier épisode de l'anime : "omg jai pleuré T_T raito (=Light) est moooort. quelq'un comme lui ça serait bien dans notre monde y en a qui méritent de crever y'aurait plus de guerres si raito était avec nous" ou encore "Quoi Light meurt? c'est pas croyable, on vit dans un monde pourri et c'est comme ça qu'il réagissent avec quelqu'un qui veux les sortir de la!!?? Matsuda t'aurais du crever et Light aurait du rester en vie et créer un nouveau monde comme il l'entend. j'emmerde tout ceux dans l'émission qui ont empêché Light de bâtir un nouveau monde pas un monde pourri ceux qui nuisent il faut LES ÉLIMINER c'est ce que je pense en tout cas je partageais les idées de Light(Kira)" en passant par les commentaires type "Bien fait, il n'avait qu'à pas tuer L" ou "Je veux épouser tel ou tel personnage."
2. L'anneau de Gygès est une histoire racontée dans la République de Platon : Gygès, simple berger, trouve un anneau magique qui peut le rendre invisible, s'il tourne le châton de la bague vers l'intérieur. Il se servira de cet anneau pour voler, tuer, satisfaire ses moindres caprices, parvenant finalement grâce à ce pouvoir, à s'emparer du trône.
3. "Il n'est pire misanthrope qu'un gamin déçu. disait Melville
4.
Discussion tirée du premier épisode de l'anime. N'ayant pas la version papier sur moi, je n'ai pas pu citer le dialogue écrit.


Réflexions sur la forme poétique du Sonnet.


Je me permets de soumettre, à titre de curiosité et à qui voudra les lire, deux textes portant sur le sonnet. Je le fais dans le but d'élargir les réflexions ici ébauchées concernant rythme, contraintes des règles, et forme du sonnet.


Le premier texte que je voudrais citer est un extrait du Petit traité de poésie française, publié en 1872 par le parnassien Théodore de Banville, dans lequel le poète soumet quelques observations sur le sonnet :

" A propos du Sonnet, méditer avec grand soin les observations suivantes :

1. La forme du Sonnet est magnifique, prodigieusement belle, - et cependant infirme en quelque sorte ; car les tercets, qui à eux deux forment six vers, étant d'une part physiquement plus courts que les quatrains qui à eux deux forment huit vers, - et que d'autre part semblant infiniment plus courts que les quatrains, - à cause de ce qu'il y a d'allègre et de rapide dans le tercet et de pompeux et de lent dans le quatrains ; - le Sonnet ressemble à une figure dont le buste serait trop long et dont les jambes seraient trop grêles et trop courtes. Je dis ressemble, et je vais au-delà de ma pensée. Il faut dire que le Sonnet ressemblerait à une telle figure, si l'artifice du poète n'y mettait bon ordre. [...] L'artifice doit donc consister à grandir les tercets, à leur donner de la pompe, de l'ampleur, de la force et de la magnificence [...] il s'agit d'exécuter ce grandissement sans rien ôter aux tercets de leur légèreté et de leur rapidité essentielles. [...]

2. Le dernier vers du Sonnet doit contenir un trait - exquis, ou surprenant, ou excitant l'admiration par sa justesse et par sa force.
Lamartine disait qu'il doit suffire de lire le dernier vers d'un Sonnet ; car, ajoutait-il, un Sonnet n'existe pas si la pensée n'en est pas violemment et ingénieusement résumée dans le dernier vers.
Le poète des Harmonies partait d'une prémisse très juste ; mais il en tirait une conclusion absolument fausse.
Oui, le dernier vers du Sonnet doit contenir la pensée du Sonnet tout entière. - Non, il n'est pas vrai qu'à cause de cela il soit superflu de lire les treize premiers vers du Sonnet. [...]
Ce qu'il y a de vraiment passionnant dans le Sonnet, c'est que le même travail doit être fait deux fois, d'abord dans les quatrains ensuite dans les tercets, - et que cependant les tercets doivent non pas représenter les quatrains mais les éclairer, comme une herse qu'on allume montre dans un décor de théâtre un effet qu'on n'y avait pas vu auparavant.
Enfin, un Sonnet doit ressembler à une comédie bien faite, en ceci que chaque mot des quatrains doit faire deviner - dans une certaine mesure - le trait final, et que cependant ce trait final doit surprendre le lecteur, - non par la pensée qu'il exprime et que le lecteur a devinée, - mais par la beauté, la hardiesse et le bonheur de l'expression. C'est ainsi qu'au théâtre un beau dénouement emporte le succès, non parce que le spectateur ne l'a pas prévu, - il faut qu'il l'ait prévu, - mais parce que le poète a revêtu ce dénouement d'une forme plus étrange et plus saisissante que ce qu'on pouvait imaginer d'avance. "

Bien sûr, ce qui s'exprime ici, c'est une sorte d'idéal de maitrise, d'harmonie et de cohérence dans la composition. Il ne faut pas oublier que Banville est un parnassien : on connait l'attrait de cette école pour la forme pure. Je cite ce texte malgré tout, car, bien qu'on ait sûrement jamais vu de sonnet correnpondant exactement à la forme souhaitée par Banville, et qu'il existe de très nombreuses variations formelles autour des règles de composition du Sonnet, il me semble que ces réflexions sont intéressantes à considérer pour comprendre combien cette forme brève permet un travail poétique virtuose et dense, dont le but, malgré tout, n'est pas l'hermétisme mais le plaisir d'un lecteur qu'il s'agit de surprendre agréablement par la virtuosité et la richesse de la composition.


Le deuxième texte que je voudrais citer est un sonnet justement. Un sonnet tout à fait régulier (14 vers, en alexandrins classiques, répartis en 2 quatrains + 2 tercets, suivant le schéma de rimes traditionnel : abba abba ccd eed), mais toutefois particulier en ce qu'il traite... de la composition du Sonnet ! Il s'agit d'une métaphore de la création poétique et d'un plaidoyer en faveur de la contrainte formelle : l'inspiration (la Muse) est comparée à la femme, et le travail du poète élaborant son Sonnet à l'art de l'habilleur qui revêt la femme d'un corset, afin de l'embellir et de la mettre en valeur. Au début du texte, les règles de la poésie sont implicitement comparées à une torture par la métaphore du "corset de Procuste", (référence au "lit de Procuste", instrument de torture légendaire utilisé par le Brigand du même nom). Au finale, le poème entend faire la démonstration que les règles ne sont pas une torture, mais un artifice destiné à rendre plus belle l'inspiration poétique, en la moulant dans une forme qui en fait ressortir la beauté sans en altérer la richesse : "Avec art maintenant dessinons sous ces plis / La forme bondissante et les contours polis. / [...] Rien de moins dans le cœur, rien de plus sur le corps." Un peu plus tôt dans le texte, le poète semblait déjà nous dire que l'écriture d'un Sonnet n'est pas non plus une torture pour le créateur, lequel voit dans la contrainte formelle une sorte d'amusement, de défi : "J'aime ces doux combats, et je suis patient." On notera par ailleurs, pour faire le lien avec la citation précédente, que la comparaison de la femme avec la Muse, si on la devine tout au long du texte, ne se dévoile que dans le dernier vers.

Le Sonnet

Je n'entrerai pas là, - dit la folle en riant, -
Je vais faire éclater ce corset de Procuste !
Puis elle enfle son sein, tord sa hanche robuste,
Et prête à contresens un bras luxuriant.

J'aime ces doux combat, et je suis patient.
Dans l'étroit vêtement qu'à sa taille j'ajuste,
Là serrant un atour, ici le déliant,
J'ai fait passer enfin tête, épaules, et buste.

Avec art maintenant dessinons sous ces plis
La forme bondissante et les contours polis.
Voyez ! la robe flotte et la beauté s'accuse.

Est-elle bien ou mal en ces simples dehors ?
Rien de moins dans le coeur, rien de plus sur le corps,
Ainsi me plaît la femme, ainsi je veux la Muse.

Joséphin Soulary, Sonnets, poèmes et poésies (1864).

Voilà. Ces textes sont assez anciens et l'on est pas tenu d'être d'accord avec eux (Banville est sans doute "trop" exigeant par exemple), mais il me semble que ce sont des objets de réflexions intéressants pour qui voudrait écrire des Sonnets : quelle que soit la façon dont on le compose (forme régulière ou non), il est toujours bon de mesurer au départ combien cette forme est porteuse de potentialités poétiques. Je finirai en citant une autre référence poétique, Baudelaire , qui synthétise assez bien les apports des deux précédents textes : "Quel est donc l'imbécile [...] qui traite si légèrement le Sonnet et n'en voit pas la beauté pythagorique ? Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense. Tout va bien au Sonnet, la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique. Il y a là la beauté du métal et du minéral bien travaillés. Avez-vous observé qu'un morceau de ciel, aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, etc., donnait une idée plus profonde de l'infini que le grand panorama vu du haut d'une montagne ? " (lettre à A. Fraisse, 18 février 1860.)

Antisthène Ocyrhoé.