Le mot de la semaine

« Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement [...]. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »

Diderot
, Lettre à Landois, 29 juin 1756
. ............................................................................................................ .
Affichage des articles dont le libellé est Anarchisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Anarchisme. Afficher tous les articles

" Plus belle la vie menacée ! "


" Plus belle la vie menacée : les fans se mobilisent, soutenons-les !"


Cela fait maintenant un bon moment que je n'ai rien posté sur ce site, et, à vrai dire, je ne pensais pas reprendre la plume aussi tôt. Mais après ce que je viens de lire, je ressens un besoin violent et primitif de vomir mon dégout des êtres calculables, égoïstes et stupidement consuméristes produits par notre société. La citation qui ouvre cet article, je la tire du journal TV qu'achète mes parents, et sur lequel mes yeux ont eu le malheur de se poser : en voyant ce gros titre, j'ai flairé l'article délirant de crétinerie, alors je n'ai pas pu résister. A croire que j'aime me faire du mal. Et je n'ai pas été déçu : ç'a été encore plus "haynaurme" que le jour où j'ai vu toute une page consacrée à la mort du chien de Michel Drucker...

Venons en aux faits. De quoi s'agit-il ? C'est simple : En janvier, plus de publicités sur le service public. Conséquence : les programmes vont être avancés, et Plus belle la vie devrait alors être diffusée vers 20h10 sur FR3, concurrençant les grands J.T. de TF1 et de FR2. Comme PBLV pèse quelques six millions de téléspectateurs quotidiens, TF1 craint pour l'audience de son JT. L'idée émise est, en gros, que les gens ne devraient pas avoir à choisir entre un divertissement comme PBLV et le journal d'informations : suggestion a donc été faite de déplacer la série. Et là, c'est le drame : l'idée déchaine tous les feux de l'enfer, les fans crachent sur TF1, accablent la chaîne de toutes les injures possibles et imaginables, menacés qu'ils se sentent dans leur dépendance plusbellelaviste. Et, ce qui est encore plus fort : le magazine TV Télé 2 semaines nous invite à soutenir ce mouvement de révoltés encéphalo-déficients ! J'aime cette presse qui se donne des airs de Robin des Bois en soutenant des causes qui ne menacent rien ni personne...

Bien, voilà pour les généralités. Dans le détail ? Les fans se sont mis dans la tête que TF1 voulait supprimer Plus belle la vie - ce qui est faux - et des pétitions circulent sur le net pour sauver la série !!! D'après les fans TF1 serait "jalouse du succès de PBLV", n'aurait pas à "pénaliser une série qui DOIT continuer", ménerait une "campagne anti-PBLV ridicule", etc., etc.

* STOP !!!!
*

Non mais là, c'est du délire total ! Et cette campagne pour que PBLV ne soit pas déplacée (et non pas supprimée), n'est-ce pas profondément ridicule ?!? Le fond du problème, c'est que les lobotomisés adeptes de séries en conserve ont peur de perdre leur petit univers de substitution... C'est tellement facile de fuir la réalité pour un univers formaté dans lequel on a pas besoin de réfléchir, dans lequel on a d'ailleurs à peine besoin de sentir et d'exister. C'est si doux, si tranquille... Là-bas tout n'est qu'ordre et beauté, calme, luxe et volupté... Le pire, c'est qu'ils n'ont même pas honte. L'un de gémir : "Ne nous privez pas d'un moment agréable. Ce n'est pas parce que PBLV est supprimé que nous allons regarder le JT qui nous plonge dans un monde maussade et difficile." et une autre d'affirmer : "Cette série est regardée par des milliers de personnes qui n'attendent qu'une chose, un peu de distraction au milieu de cette morosité. Nous ne regarderons pas les journaux." Résumons la thèse de cette mouvance intellectuelle majeure autant que nouvelle : le monde est morose, maussade, difficile : il faut donc le fuir... par le biais d'une série de divertissement à grand succès, pur produit du système économique ultra-libéral qui a conduit le monde à être ce qu'il est !

Que les choses soient claires : je n'ai en aucun cas envie de prendre la défense de TF1, ni de vanter les mérites inexistants de son journal de désinformation généralisée, mais je trouve que ce vaste mouvement mis en branle pour une cause inepte, et relayé par la "presse" à grand tirage est consternant. On a envie de pleurer de rage devant tant de stupidité! Rien que l'audience de cette série me ferait haïr le genre humain : six millions de spectateurs ! Nous rougissons de ce chiffre quand on sait le peu de gens qui connaissaient Baudelaire de son vivant, nous rougissons de cette audience quand on sait le petit nombre de spectateurs devant lesquels Adamov et Ionesco faisaient représenter leurs premières pièces ! (15 spectateurs par soirée pour la Parodie d'Adamov, 12 pour les Chaises d'Ionesco !!!). Mais là... encore plus que l'audience : ce mouvement, cette animation, cette énergie, ces pétitions !!! "les fans se mobilisent"... - et les esprits s'immobilisent. Mais tout cela est bien. Mobilisez-vous ! Dépensez le peu d'énergie qui reste dans vos corps débiles et vos esprits inertes pour la seule cause qui , peut-être, puisse encore vous émouvoir sincèrement... Au moins, pendant ce temps-là, vous vous sentirez un peu vivant, un peu hors de votre coma... pour un moment, pour un moment seulement... mais ce sera toujours ça, n'est-ce pas ?


Je m'excuse mais il faut que ça sorte, pour toutes les fois où je me suis tu devant de pareilles inepties : puissiez-vous ne jamais prendre conscience de la misère intellectuelle dans laquelle il faut être tombé pour donner une once d'énergie à une cause aussi ridicule ! Dans le cas contraire, je crains qu'il ne vous reste d'alternative qu'entre le canon d'un révolver et l'étreinte d'une corde... Ou plutôt si, prenez-en conscience, et sortez de votre connerie une bonne fois pour toute !

Tout de même, n'est-ce pas admirable ? Quel ingénieux système que celui qui détruit les esprits, les aliènent, et, dans le même temps leur fournit la drogue pour les maintenir dans la plus pure léthargie ! Dites-moi franchement : n'avez-vous jamais eu l'impression que les séries télés, les matchs de foot, les émissions de divertissement et toutes ces choses étaient faites pour détourner l'énergie et l'intelligence des foules vers des sujets sans intérêts, pour les (main)tenir à l'écart, intellectuellement, de l'essentiel : de la politique et de la participation active et citoyenne à l'élaboration d'un bien commun non-oublieux du respect des individus ? Allez... vous pouvez me dire que ça vous est déjà venu à l'esprit... même si vous avez repoussé l'idée parce qu'elle vous semblait insoutenable, je suis sûr que vous en avez déjà eu conscience... Selon Gille Deleuze, même la personne la plus stupide au monde s'est demandée au moins une fois : "Ne serais-je pas passer à côté de tout ? N'aurais-je pas raté ma vie ?"...



* S'il vous plait, j'ai mal à l'existence... encore un peu de morphine... encore un peu de Plus belle la vie ! *

Dans notre société, il faut avoir honte de droguer son corps, mais on a le droit d'être fier de droguer son intelligence, et l'on n'hésite pas à le faire savoir : on a bien raison, la presse est avec nous... le système lui-même semble être avec nous... et pour cause !
En tout cas, la leçon semble claire pour les dirigeants de TF1 : qu'on ne s'avise pas de supprimer la drogue, ni même de vouloir déplacer son horaire, même pour les meilleures raisons du monde : le manque, même si il n'est qu'anticipé, est générateur de maux redoutables dont nous avons vite vu se déployer les premiers symptômes : crises, peurs, révolte, indignations puis les insultes, les menaces, les pétitions... Il y a deux siècles, Stendhal écrivait déjà : " Nous avons des habitudes ; choquez ces habitudes, et nous ne serons sensibles pendant longtemps qu'à la contrariété qu'on nous donne. "

Pour ne pas conclure, puisqu'il ne faut pas voir tout en noir, regardons le bon côté des choses : voilà trouvé le moyen d'en finir avec la faim dans le monde : menaçons de supprimer PBLV si chaque fan ne verse pas une somme de 200€ par an pour nourrir le tiers-monde, et le tour est joué ! Idem pour la crise du logement : que chaque "fan" de PBLV se "mobilise" en hébergeant un sans-abris, faute de quoi PBLV passe à la trappe ! C'est simple comme moustache. Si simple, qu'on se demande pourquoi nous n'avons pas pensé plus tôt à exploiter humanitairement l'incroyable frénésie irrationnelle provoquée par cette série pour venir à bout des maux et problèmes d'un monde réputé si "difficile" et si"morose"...

Misanthropiquement votre,

Antisthène Ocyrhoé.

Max Stirner : L'Unique et sa Propriété.


En allemand, Der Einzige und sein Eigentum. Kézako ? Rien moins que l'oeuvre principale qu'un certain Johann Caspar Schmidt fait publier à Berlin en 1844 sous le pseudonyme de Max Stirner.


L'origine de sa pensée doit être cherchée dans le courant dit de la "critique pure", issue de l'aile gauche de l'hégelianisme. Pour Stirner, l'erreur de la critique pure provient de son caractère négatif et abstrait ; toutefois le dépassement de cette attitude de pensée, le moment positif de la réalité qui doit résulter de cette négation, n'est pas l'histoire, construite elle aussi sur des systèmes et des positions idéologiques, mais bien l'individu dans sa réalité fondamentale et absolue, source de toute valeur, de toute pensée et de toute action. En fait, la cause de Dieu, de l'Humanité, du Peuple, de la Vérité, de la Liberté ne sont que des idéaux égoïstes qui mènent à la négation de tous les autres intérêts, d'où l'affirmation que le meilleur égoïsme est encore l'égoïsme envers soi-même, puisque le Moi est "l'unique, le néant d'où nous tirons tout".

Ce principe d'individualisme absolu, qui constitue le thème du livre, est posé d'abord comme critère d'interprétation de l'histoire, ensuite comme principe radical de critique et de réforme de la nouvelle humanité. Si l'antiquité a voulu idéaliser le réel et a fini ainsi par le nier et à le mépriser par excès de sagesse, le monde moderne veut réaliser l'idéal et finira par nier dans la réalité l'idéal même(1). Un tel processus - et ici on sent poindre le spectre de la vision historique hégélienne - a commencé avec le mythe chrétien du Dieu qui s'est fait homme. Le caractère immanent de la culture et de la philosophie modernes n'est rien d'autre que le terme d'une évolution.

C'est dans cette perspective que Max Stirner analyse les phénomènes de culture et les structures éthiques pour y trouver l'acte qui constitue l'égoïsme et critiquer ensuite tant l'ordre social traditionnel fondé sur des privilèges idéologiquement consacrés que les doctrines réformatrices faisant appel à un abstrait principe d'égalité collective qui aboutit à l'idée d'un État souverain. La vraie réforme consiste dans la reconnaissance de la souveraineté de l'individu. Où conduit une telle attitude, nous l'ignorons. "Que fera l'esclave lorsqu'il aura brisé ses chaînes ? Attendez et vous le saurez." Hélas, nous n'avons pas fini d'attendre...

On a souvent parlé de Stirner comme du plus anarchiste et du plus farouche des individualistes. En réalité cette "attente" trahit l'exigence d'une nouvelle éthique - peut-être d'ailleurs, est-ce précisément cette éthique qu'essaye de théoriser Michel Onfray, lequel ne cache pas son immense dette envers Stirner(2). L'Unique représente la pointe extrême d'une pensée dialectique qui vise à dépasser le compromis de l'Idéalisme hégélien, et cette pensée est aujourd'hui encore d'une actualité si brûlante qu'on croit discerner en Stirner les premiers accents de l'existentialisme : car l'"Unique" n'est que l'existant en tant que tel et par conséquent, en même temps, le néant absolu dont tout vient et auquel tout retourne.


Nous pouvons ajouter enfin que la pensée ultra-individualiste de Stirner semble avoir été l'une des grandes influences de Nietzsche, bien que ce dernier ne le reconnaisse jamais explicitement(3). Si l'on en veut une preuve, que l'on compare la pensée de Stirner sur l'individualisme et le potentiel néfaste des utopies socialistes à ce passage extrait d'Humain, trop humain (473) : "Le socialisme est le fanatique frère cadet du despotisme presque défunt, dont il veut recueillir l'héritage ; ses efforts sont donc, au sens le plus profond, réactionnaires. Car il désire une plénitude de puissance de l'État telle que le despotisme seul ne l'a jamais eue, même, il dépasse tout ce que montre le passé, parce qu'il travaille à l'anéantissement formel de l'individu : c'est que celui-ci apparaît comme un luxe injustifiable de la nature, qui doit être par lui corrigé en un organe utile de la communauté." - C'est nous qui surlignons.

Antisthène Ocyrhoé.

~~~

Notes & Remarques :

1. Quand on voit les tournures qu'ont prises les expériences russe, chinoise et cubaine - entre autres - on ne peut que saluer en Stirner un visionnaire...
2. cf. La Sculpture de soi, La Politique du rebelle, etc.
3. Ce qui n'est peut-être pas si étonnant que cela : les philosophes n'aiment pas beaucoup reconnaître leurs dettes, et ce sont souvent ceux à qui ils doivent le plus qu'ils citent le moins.

Les mots de la semaine.


Il est dommage que les paroles choisies de manière hebdomadaire disparaissent une fois la semaine achevée, comme si elles ne pouvaient plus être source de méditation pour nous ; aussi je crée ce billet pour les consigner au fur et à mesure de leur parution/disparition. Pour l'instant, le billet ne sera pas à jour, car il me faudrait retrouver les citations utilisées depuis la création du blog. Je compte bien le faire, mais cela me demandera un peu de temps, temps dont je ne suis pas sûr de disposer actuellement - vive les examens...


* Semaine du 10 Juillet au 17 Juillet :

« Vêtements, cosmétiques... Dans la multitude des produits proposés, chacun est dit "libre" de se créer, de s'inventer, de faire son choix. Paradoxalement, la pression exercée est telle qu'il est évidemment impossible de ne pas "choisir". Il faut se "faire plaisir", tout en sachant qu'un corps fin, une peau nette, une silhouette tonique, un organisme en bonne santé restent des clefs d'approbation collective et de valorisation sociale.

L'articulation entre individualisme et norme se fait par la notion de culpabilité. Le sujet est coupable quand son corps faillit, quand la maladie apparaît, quand l'esthétique n'est pas au rendez-vous. Reprenons la pensée de J.-P. Sartre : c'est parce qu'il y a liberté qu'il y a responsabilité, donc possibilité d'une faute, c'est-à-dire culpabilisation. Sans cette culpabilité, l'individualisme ne peut s'accorder avec le déploiement de normes, la production de soi avec des recommandations collectives. »

Isabelle Quéval.

* Semaine du 3 Juillet au 10 Juillet :

« Accéder aux Lumières consiste pour l'homme à sortir de la minorité où il se trouve par sa propre faute. Être mineur, c'est être incapable de se servir de son propre entendement sans la direction d'un autre. L'homme est par sa propre faute dans cet état de minorité quand ce n'est pas le manque d'entendement qui en est la cause mais le manque de décision et de courage à se servir de son entendement sans la direction d'un autre. Sapere Aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières. »

Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?

* Semaine du 26 Juin au 3 Juillet :

« Tous les pouvoirs sans exception s'étendent par leur nature et ne pensent jamais qu'à s'étendre ; en sorte que, dès que la résistance des gouvernés ne s'exerce plus, par cela seul l'arbitraire les tient. »

Alain, Propos.

* Semaine du 19 Juin au 26 Juin :

« Un Être Humain n'est qu'une partie, limitée dans le temps et dans l'espace, du Tout que nous appelons "l'Univers". Cependant il considère sa personne, sa pensée, ses sentiments comme une entité séparée. C'est là une sorte d'illusion d'optique, une illusion qui nous enferme dans une espèce de prison, puisque nous n'y voyons que nos propres aspirations et que nous ne donnons notre affection qu'au petit nombre de personnes qui nous sont les plus proches. Il est de notre devoir de sortir de ces étroites limites et d'ouvrir notre cœur à tous les êtres vivants et à la nature entière dans sa magnificence. Nul n'est capable d'atteindre pleinement ce but, mais nos efforts pour y parvenir contribuent à nous libérer et à nous apporter la sécurité intérieure. »

(Attribuée à) Albert Einstein.

* Semaine du 12 Juin au 19 Juin :

« Nous devons accepter notre existence, aussi complètement qu'il est possible. Tout, même l'inconcevable, doit devenir possible. Au fond, le seul courage qui nous est demandé, c'est de faire face à l'étrange, au merveilleux, à l'inexplicable... La peur de l'inexplicable n'a pas seulement appauvri l'existence de l'individu, mais encore les rapports d'homme à homme, elle les a soustraits au fleuve des possibilités infinies, pour les abriter en quelque lieu sûr de la rive. »

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.

* Semaine du 5 Juin au 12 Juin :

« La plupart des gens s'imaginent que la philosophie consiste à discuter du haut d'une chaire et à faire des cours sur des textes. Mais ce qui échappe totalement à ces gens-là, c'est la philosophie ininterrompue que l'on voit s'exercer chaque jour d'une manière parfaitement égale à elle-même. [...] Socrate ne faisait pas disposer des gradins pour les auditeurs, il ne s'asseyait pas sur une chaire professorale ; il n'avait pas d'horaire fixe pour discuter ou se promener avec ses disciples. Mais c'est en plaisantant parfois avec ceux-ci, ou en buvant, ou en allant à l'Agora avec eux, et finalement en allant en prison et en buvant le poison, qu'il a philosophé. Il fut le premier à montrer que, en tout temps et en tout endroit, dans tout ce qui nous arrive et dans tout ce que nous faisons, la vie quotidienne donne la possibilité de philosopher. »

Plutarque.

* Semaine du 29 Mai au 5 Juin :


« La notion de "Dieu" a été inventée comme antithèse de la vie - en elle se résume, en une unité épouvantable, tout ce qui est nuisible, vénéneux, calomniateur, toute haine de la vie. La notion de "l'au-delà", de "monde vrai" n'a été inventée que pour déprécier le seul monde qu'il y ait - pour ne plus conserver à notre réalité terrestre aucun but, aucune raison, aucune tâche ! La notion d'"âme immortelle", a été inventée pour mépriser le corps, pour le rendre malade - "sacré" - pour apporter à toute chose qui méritent le sérieux dans la vie - les questions d'alimentation, de logement, de régime intellectuel, les soins à donner aux malades, la propreté, le temps qu'il fait - la plus épouvantable insouciance ! Au lieu de la santé, le "salut de l'âme" - je veux dire une folie circulaire qui va des convulsions de la pénitence à l'hystérie de la rédemption ! La notion de "pêché" a été inventée en même temps que l'instrument de torture qui la complète, la notion de "libre arbitre" pour brouiller les instincts, pour faire de la méfiance à l'égard des instincts une seconde nature. »

Friedrich Nietzsche , Ecce Homo.

* Semaine du 22 au 29 Mai :


« L'idée que je n'ai jamais cessé de développer, c'est que chacun - en fin de compte - est toujours responsable de ce qu'on a fait de lui, même s'il ne peut rien faire de plus que d'assumer sa responsabilité. Je crois qu'un homme peut toujours faire quelque chose de ce qu'on a fait de lui. C'est la définition que je donnerais aujourd'hui de la liberté : un petit mouvement qui fait d'un homme totalement conditionné une personne qui ne restitue pas la totalité de son conditionnement. »

Jean-Paul Sartre, Saint Genet, Comédien et Martyr.

* Semaine du 15 au 22 Mai :

« Le gaspillage des matières qui servent à la nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux à l'humanité. [...] Il faut de la poudre dans nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n'ont pas de pain. »

Jean-Jacques Rousseau.

* Semaine du 8 au 15 Mai :

« Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu'il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n'as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ? Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion sérieuse avec un fou et que tu es toi-même fou. C'est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t'obstinais à lui dire la vérité en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d'aussi peu sérieux, c'est perdre soi-même tout son sérieux. »

Milan Kundera, Risibles amours.

* Semaine du 1 au 8 Mai :

« Si tu ne vois pas encore ta propre beauté, fais comme le sculpteur d'une statue qui doit devenir belle : il enlève ceci, il gratte cela, il rend tel endroit lisse, il nettoie tel autre, jusqu'à ce qu'il fasse apparaître le beau visage dans la statue. De la même manière, toi aussi, enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est oblique, purifiant tout ce qui est ténébreux pour le rendre brillant, et ne cesse de sculpter ta propre statue jusqu'à ce que brille en toi la clarté divine de la vertu. »

Plotin, Ennéades.

* Semaine du 23 au 30 avril :

« Je n'ay rien fait d'aujourd'huy. - Quoy ? Avez-vous pas vescu ? C'est non seulement la fondamentale mais la plus illustre de vos occupations [...] Nostre grand et glorieux chef-d'oeuvre, c'est vivre à propos. C'est une absolue perfection et comme divine, de sçavoyr jouyr loiallement de son estre. »

Michel de Montaigne, Essais III, 13 : De l'expérience.

* Semaine du 19 au 26 janvier :

« Un être ne se construit pas sur des croyances ou des rituels. Il serait trop facile de compter sur des chimères pour faire le travail. »

Jean-Paul Sartre.

* Semaine du 12 au 19 janvier :

« Si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit. »

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse.

* Semaine du 05 au 12 janvier :

« Dans les camps nazis, la conscience résistait et le corps était bafoué sans cesse, tous les jours. Là, dit Robert Antelme, s'est forgée la résistance des âmes et des consciences se refusant à collaborer. En revance, dans le camp planétaire gouverné sans partage par l'ordre capitaliste, le corps est généralement célébré, dans l'hédonisme le plus vulgaire, de sorte que, polarisés sur un rapport narcissique égocentrique et narcissique à soi, convertis aux mérites de cette nouvelle religion de l'amour de soi, les fidèles oublient qu'ils ont aussi une âme. Ils en sont au point où ils ignorent qu'à défaut d'être sollicité, l'esprit est purement et simplement inexistant »


Michel Onfray, Politique du Rebelle.

Octave Mirbeau : Citations choisies.



"Puisque le riche - c'est-à-dire le gouvernant - est toujours aveuglément contre le pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur, avec le malade contre la maladie, avec la vie contre la mort."

~~~

"Chose singulière ! Pendant que la science s'acharne à guérir, chez les chiens, des maladies jugées jusqu'ici incurables, telle que la rage, par exemple, le patriotisme, avec un redoublement d'intensité, inocule aux fils des hommes une quantité de virus très bizarres, dont le moindre inconvénient est de détraquer les intelligences et de les ramener aux obscurs entêtements de la brute primitive."

~~~

"Pour être jugé de bon sens, il est nécessaire de ne pas dépasser la moyenne d'une agréable inintelligence bourgeoise, de ne point heurter de front les superstitions et de vivre heureux, soumis, optimiste, complaisant, au milieu de l'universelle sottise et de l'ignorance universelle ; il faut penser ce que tout le monde pense, c'est-à-dire ne penser à rien, écrire ce que tout le monde écrit, c'est-à-dire des banalités et des bêtises ; faire ce que tout le monde fait, c'est-à-dire du mal. A ce compte, vous pouvez tout ambitionner : la décoration, la députation, l'Académie, une statue, et qui sait ? le Panthéon à la fin de vos jours."

~~~

"L'orateur est le plus sûr, le plus énergique véhicule de la sottise humaine. Et plus il est grand, plus il est illustre, plus néfaste aussi et plus rapide s'affirme sa puissance de déformation sur l'esprit de tout un peuple. Le peuple n'a guère le temps de penser par lui-même. Il a bien assez de travailler et de souffrir, afin que les riches et les oisifs soient heureux. Alors, il reçoit de partout, de la Chambre et du syndicat, de l'Eglise et du club, des opinions toutes faites, à la mesure de sa crédulité."

~~~

"La joie de l'homme qui n'est pas un politicien, qui ne sert aucun parti, ni aucune bande, ni aucun fonds secret [...] est d'acquérir, chaque jour, quelque chose de nouveau dans le domaine de la justice et de la beauté ! L'harmonie d'une vie morale, c'est d'aller sans cesse du pire vers le mieux... Devant les découvertes successives, de ce qui lui apparaît comme la vérité, cet homme-là est heureux de répudier, un à un, les mensonges où le retiennent si longtemps prisonnier de lui-même ces terribles chaînes de l'éducation, de la famille, des prêtres ou de l'Etat. C'est plus difficile qu'on ne pense d'effacer ces empreintes, tant elles sont fortement et profondément entrées en vous."

Sartre - La république du silence.



Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. Nous avions perdu tous nos droits et d’abord celui de parler ; on nous insultait en face chaque jour et il fallait nous taire ; on nous déportait en masse, comme travailleurs, comme Juifs, comme prisonniers politiques ; partout sur les murs, dans les journaux, sur l’écran, nous retrouvions cet immonde visage que nos oppresseurs voulaient nous donner de nous-mêmes : à cause de tout cela nous étions libres. Puisque le venin nazi se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête ; puisqu’une police toute-puissante cherchait à nous contraindre au silence, chaque parole devenait précieuse comme une déclaration de principe ; puisque nous étions traqués, chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement. Les circonstances souvent atroces de notre combat nous mettaient enfin à même de vivre, sans fard et sans voile, cette situation déchirée, insoutenable qu’on appelle la condition humaine. L’exil, la captivité, la mort surtout que l’on masque habilement dans les époques heureuses, nous en faisions les objets perpétuels de nos soucis, nous apprenions que ce ne sont pas des accidents évitables, ni même des menaces constantes mais extérieures : il fallait y voir notre lot, notre destin, la source profonde de notre réalité d’homme ; à chaque seconde nous vivions dans sa plénitude le sens de cette petite phrase banale : « Tous les hommes sont mortels . » Et le choix que chacun faisait de lui-même était authentique puisqu’il se faisait en présence de la mort, puisqu’il aurait toujours pu s’exprimer sous la forme « Plutôt la mort que... ». Et je ne parle pas ici de cette élite que furent les vrais Résistants, mais de tous les Français qui, à toute heure du jour et de la nuit, pendant quatre ans, ont dit non . La cruauté même de l’ennemi nous poussait jusqu’aux extrémités de notre condition en nous contraignant à nous poser ces questions qu’on élude dans la paix : tous ceux d’entre nous - et quel Français ne fut une fois ou l’autre dans ce cas ? - qui connaissaient quelques détails intéressant de la Résistance se demandaient avec angoisse : « Si on me torture, tiendrai-je le coup ? » Ainsi la question même de la liberté était posée et nous étions au bord de la connaissance la plus profonde que l’homme peut avoir de lui-même. Car le secret d’un homme, ce n’est pas son complexe d’Oedipe ou d’infériorité, c’est la limite même de sa liberté, c’est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort. À ceux qui eurent une activité clandestine, les circonstances de leur lutte apportait une expérience nouvelle : ils ne combattaient pas au grand jour, comme des soldats ; traqués dans la solitude, arrêtés dans la solitude, c’est dans le délaissement, dans le dénuement le plus complet qu’ils résistaient aux tortures : seuls et nus devant des bourreaux bien rasés, bien nourris, bien vêtus qui se moquaient de leur chair misérable et à qui une conscience satisfaite, une puissance sociale démesurée donnaient toutes les apparences d’avoir raison. Pourtant, au plus profond de cette solitude, c’étaient les autres, tous les autres, tous les camarades de résistance qu’ils défendaient ; un seul mot suffisait pour provoquer dix, cent arrestations. Cette responsabilité totale dans la solitude totale, n’est-ce pas le dévoilement même de notre liberté ? Ce délaissement, cette solitude, ce risque énorme étaient les mêmes pour tous, pour les chefs et pour les hommes ; pour ceux qui portaient des messages dont ils ignoraient le contenu comme pour ceux qui décidaient de toute la résistance, une sanction unique : l’emprisonnement, la déportation, la mort. Il n ‘est pas d’armée au monde où l’on trouve pareille égalité de risques pour le soldat et le généralissime. Et c’est pourquoi la Résistance fut une démocratie véritable : pour le soldat comme pour le chef, même danger, même responsabilité, même absolue liberté dans la discipline. Ainsi, dans l’ombre et dans le sang, la plus forte des Républiques s’est constituée. Chacun de ses citoyens savait qu’il se devait à tous et qu’il ne pouvait compter que sur lui-même ; chacun d’eux réalisait, dans le délaissement le plus total, son rôle historique. Chacun d’eux, contre les oppresseurs, entreprenait d’être lui-même, irrémédiablement et en se choisissant lui-même dans sa liberté, choisissait la liberté de tous. Cette république sans institutions, sans armée, sans police, il fallait que chaque Français la conquière et l’affirme à chaque instant contre le nazisme. Nous voici à présent au bord d’une autre République : ne peut-on souhaiter qu’elle conserve au grand jour les austères vertus de la République du Silence et de la Nuit.

Situations III, Paris, Gallimard, 1949, 311pages, pages 11-14

Elisée Reclus : Lettre à Jean Grave.



Clarens, Vaud, 26 septembre 1885.

Compagnons,

Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n'est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l'exercice du droit de suffrage.

Le délai que vous m'accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j'ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.

Voter, c'est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c'est renoncer à sa propre souveraineté. Qu'il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d'une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu'ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.

Voter, c'est être dupe ; c'est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d'une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l'échenillage des arbres à l'extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l'immensité de la tâche. L'histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.

Voter c'est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l'honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages — et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l'homme change avec lui. Aujourd'hui, le candidat s'incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L'ouvrier, devenu contre-maître, peut-il rester ce qu'il était avant d'avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n'apprend-il pas à courber l'échine quand le banquier daigne l'inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l'honneur de l'entretenir dans les antichambres ? L'atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s'ils en sortent corrompus.

N'abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d'autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d'action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c'est manquer de vaillance.

Je vous salue de tout cœur, compagnons .

Élisée Reclus.

Octave Mirbeau : La grève des électeurs.



Une chose m'étonne prodigieusement — j'oserai dire qu'elle me stupéfie — c'est qu'à l'heure scientifique où j'écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu'un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n'est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ?

Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l'électeur moderne ? et le Charcot qui nous expliquera l'anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l'attendons.

Je comprends qu'un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l'Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s 'obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu'un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n'importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu'elle soit, trouve un électeur, c'est-à-dire l'être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n'est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m'étais faites jusqu'ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !

Il est bien entendu que je parle ici de l'électeur averti, convaincu, de l'électeur théoricien, de celui qui s'imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et déconcertante — des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l'électeur « qui la connaît » et qui s'en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu'une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c'est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n'a cure du reste. Il sait ce qu'il fait. Mais les autres ?

Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu'ils se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floque fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d'hommes, et Baudry d'Asson aussi, et Pierre Alype également. » Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu'ils soient, n'ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ? Comment peut-il arriver qu'il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l'y oblige, sans qu'on le paye ou sans qu'on le soûle ?

À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d'une volonté, à ce qu'on prétend, et qui s'en va, fier de son droit, assuré qu'il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu'il ait écrit dessus ?... Qu'est-ce qu'il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ?

Qu'est-ce qu'il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l'assomment, il faut qu'il se dise et qu'il espère quelque chose d'extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baihaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu'il voie, au travers d'un mirage, fleurir et s'épanouir dans Vergoin et dans Hubbard, des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c'est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.

Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu'un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l'écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu'il n'a qu'une raison d'être historique, c'est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.

Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu'il est obligé de se dépouiller de l'un, et de donner l'autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l'abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n'espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l'électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.

Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t'arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d'avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d'humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l'envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n'as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C'est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l'homme à ton rêve, car là où est l'homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l'homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu'en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu'il ne te donnera pas et qu'il n'est pas d'ailleurs, en son pouvoir de te donner. L'homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t'imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd'hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c'est-à-dire qu'ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n'as rien à y perdre, je t'en réponds ; et cela pourra t'amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d'aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.

Et s'il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t'aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n'accordes jamais qu'à l'audace cynique, à l'insulte et au mensonge.

Je te l'ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève.