Le mot de la semaine

« Regardez-y de près, et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'y a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement [...]. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. »

Diderot
, Lettre à Landois, 29 juin 1756
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Des photographies dans un roman ?! Débat autour de Bruges-la-Morte.


Se faire une idée du roman : Amours et paysages en reflet

Rodenbach use avec Bruges-la-Morte (1892) d'un procédé peu commun et qui en gênera beaucoup. La question se pose, en effet : peut-on légitimement illustrer une œuvre littéraire avec des photographies ? Ne serait-ce pas menacer la création, brider l'imagination du lecteur ? Beaucoup, à l'époque, le penseront.


  • La photographie comme ennemie du rêve.
Précisons d'abord que le problème concerne uniquement l'illustration photographique, le dessin ayant depuis longtemps droit de cité dans les ouvrages de littérature. Mais un procédé nouveau amène de nouvelles questions. S'opère alors une distinction entre l'illustration traditionnelle, qui relève de l'art, et l'illustration photographique, conçue comme pure reproduction du réel. On peut attribuer la distinction à Baudelaire qui, dans un article polémique rédigé à l'occasion du Salon de 1859 (Le public moderne et la photographie), oppose les champs respectifs que doivent occuper photographie et création picturale. Ainsi écrit-il, entre deux invectives :

"S’il est permis à la photographie de suppléer l’art dans quelques-unes de ses fonctions, elle l’aura bientôt supplanté ou corrompu tout à fait, grâce à l’alliance naturelle qu’elle trouvera dans la sottise de la multitude. Il faut donc qu’elle rentre dans son véritable devoir, qui est d’être la servante des sciences et des arts, mais la très humble servante, comme l’imprimerie et la sténographie, qui n’ont ni créé ni suppléé la littérature. Qu’elle enrichisse rapidement l’album du voyageur et rende à ses yeux la précision qui manquerait à sa mémoire, qu’elle orne la bibliothèque du naturaliste, exagère les animaux microscopiques, fortifie même de quelques renseignements les hypothèses de l’astronome ; qu’elle soit enfin le secrétaire et le garde-note de quiconque a besoin dans sa profession d’une absolue exactitude matérielle, jusque-là rien de mieux. [...] Mais s’il lui est permis d’empiéter sur le domaine de l’impalpable et de l’imaginaire, sur tout ce qui ne vaut que parce que l’homme y ajoute de son âme, alors malheur à nous ! " (je souligne)

Il s'agit bien pour lui de faire la distinction entre "l'art" et "l'industrie". Selon Baudelaire, la photographie ne vaut pas l'art car elle ne vise que la stricte reproduction du réel, et si elle devient autant appréciée, c'est en raison d'un pervertissement du goût. Aucun progrès dans le domaine artistique ne devrait donc relever de cette technique nouvelle et en perpétuelle amélioration. Cette opinion, assénée en 1859, n'a cessé de trouver des échos dans la fin du XIXème siècle, et continuera à cheminer parmi les adversaires de la photographie.



  • Mais alors ... Quels rapports entre livre et photographie ?
Tout le monde n'aura pas été d'accord avec les thèses de Baudelaire. Ainsi fleurissent, dans les années 1880, plusieurs publications qui mêlent le texte aux images. L'un des exemples connus étant les Cinq dames de la Kasbah de Pierre Loti, illustré par Gervais-Courtellement "en phototypie d'après des photographies directes prises à Alger." Cependant, tandis que ce genre de procédé en fait grogner plus d'un, les auteurs ne semblent en aucun cas considérer les possibilités purement esthétiques de la photographie. Et si la pratique se généralise de plus en plus, la photographie ne parvient pas à gagner les bonnes grâces des milieux lettrés, souvent dédaignée, considérée comme relevant du goût populaire ou simple illustration de guide touristique. Citons par exemple la réaction de Jean Reibrach à l'enquête du Mercure de France(1) : "S'agit-il du roman populaire ? La question ne présente alors aucune importance : l'illustration sera toujours assez bonne pour les goûts du public."

En revanche, dès qu'il s'agit d'œuvre littéraire, les protestations montent. Citons trois opposants marqués à l'ajout de photographies pour agrémenter un texte littéraire. Il y a Ralph Derechef, critique anglais. Selon lui, "A l'appel du roman illustré par la photographie, seul le mauvais écrivain répondra." Il y a encore Zola qui "ne croit guère au bon emploi ni au bon résultat de ce procédé. On tombera tout de suite dans le nu." Dans la même veine, Octave Uzanne écrit : "L'illustration aura à lutter contre son ennemi masquée, la photographie, et l'imagerie directe et sur nature, à l'aide de procédés chimiques. On tentera un gros effort pour acclimater dans le livre moderne l'exacte fixation des êtres et des choses, mais sans succès, espérons-le."
Les réponses favorables sont plus intéressantes : très peu d'entre elles affichent une pleine confiance en l'art photographique et presque toutes émettent de nombreuses nuances et objections. La photographie dans un roman ? Pourquoi pas, mais quels modèles choisir, comment donner un air de réalité à des scènes posées, si l'on entend représenter des personnages ? Pourquoi pas, mais seulement dans le cas de récits de voyage ou d'écrits réalistes. Pourquoi pas, mais quels problèmes techniques cela va poser ! De multiples questions sont soulevées, sans qu'on puisse apporter de réponse satisfaisante. Au final, bien que de nombreux auteurs se déclarent favorables à l'irruption de photographies dans le texte, la plupart jugeant le procédé selon divers critères (pertinence de l'illustration, type d'ouvrage, public visé). Mentionnons également les auteurs réfractaires à tout type d'illustration ... Je ne peux à ce titre manquer de citer le célèbre Mallarmé : "Je suis pour - aucune illustration, tout ce qu'évoque un livre devant se passer dans l'esprit du lecteur : mais, si vous remplacez la photographie, que n'allez-vous droit au cinématographe, dont le déroulement remplacera, images et textes, maint volume, avantageusement." En vous laissant méditer sur les places respectives que l'on accorde au cinéma et à la littérature de nos jours.


  • Bruges-la-Morte et ses silences.
Dans ce contexte, la démarche de Rodenbach a quelque chose de novateur. Dans un livre adressé à un public lettré (Bruges-la-Morte est un roman symboliste), il fait insérer nombre de clichés dont il justifie la présence dans un Avertissement (2). Quelles réactions, face à cette audacieuse tentative ? Symptomatiquement, beaucoup de silences : de nombreuses critiques ne mentionneront aucunement les illustrations, qui passent pourtant difficilement inaperçues (de deux à trois photographies par chapitre). D'autres, comme Charles Merki, critiqueront ouvertement le procédé, vu comme un "secours un peu puéril". Il écrit dans le Mercure de France : "ce qui me choque décidément dans ce livre, vient de l'illustration ; les simili-gravures de Bruges [...] me semblent plutôt se développer à part ; elles donnent bien une impression de ville morte, mais qui se dresse à côté de notre esprit, chemine parallèlement au texte, n'y ajoute rien, demeure différente."

Difficile à appréhender, mêlant texte poétique et photographies réalistes, l'œuvre de Rodenbach sera plusieurs fois amputée de son jeu de photographies. Jusque dans des éditions modernes, on n'hésitera ni à retirer du texte ses images, ni à amputer voire supprimer l'Avertissement qui insiste sur leur importance. L'un des intérêts de l'œuvre est pourtant d'avoir inauguré le genre du récit-photo, où texte et hors-texte tissent de nouveaux réseaux de sens et enrichissent l'interprétation. Les allusions, critiques négatives et même les silences à propos de cette spécificité de l'oeuvre témoignent d'un malaise devant ce nouveau médium qu'est la photographie, qui prendra pourtant une place grandissante dans notre quotidien.

Et à vos yeux, la photographie (et à sa suite de nouveaux médiums) représente-t-elle toujours une menace pour l'art ?


Nibelheim.

~ * ~

(Informations récoltées dans l'appareil critique de Bruges-la-Morte
Edition de Jean-Pierre Bertrand et Daniel Grojnowski, GF.)

Notes :

1.En janvier 1898, le Mercure de France mène une enquête, appelant différents artistes à se prononcer sur l'illustration photographique pour les romans.
2. Rappel de l'Avertissement : "Il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici [...] afin que ceux qui nous liront subissent aussi le présence et l'influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l'ombre des hautes tours allongée sur le texte."

Death Note, manga philosophique ?


{Avec spoilers}


A première vue non, quand on lit les diverses réactions sur les forums ou dans les commentaires des vidéos. Outre les sondages qui cherchent à trancher l’irrésoluble conflit Light Yagami / L ... en terme de séduction et les déclarations d’amour à tel ou tel personnage, on y trouve pêle-mêle les réactions déçues des partisans de Kira en tant qu’incarnation du Mal avec un grand M, de Kira en tant que fondateur d’un monde sans violence en passant par des appels à l’extermination des méchants criminels, seule façon apparente d’accéder à un monde meilleur. Alors de ce point de vue, non, en effet Death Note ne semble pas être une œuvre investie d’un réel message philosophique et se contente d’attiser les passions de nombreux internautes, comme beaucoup d’autres mangas et/ou animes (dont certains sont, au demeurant, très agréables à regarder). Cependant, j’ai envie de croire que Death Note, c’est un peu plus que ça1. Tout d’abord parce que c’est une œuvre qui comporte plusieurs niveaux de lecture, et que des personnes d’un âge et d’une maturité différente y trouveront de quoi nourrir leurs attentes. Et aussi parce qu'elle suscite, plus qu'un choix ou un positionnement défini, un questionnement face à des problèmes moraux ou, allons-y franchement, existentiels...


Reprenons un instant pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de cette série. La base du scénario de Death Note est relativement simple : Light Yagami, lycéen brillant, ramasse un jour un "cahier de la mort" qu'un shinigami, Riûk, laisse tomber : un objet tout sauf anodin puisque si l’on écrit le nom d’une personne dans ce carnet, en ayant son visage en tête, la personne meurt presque instantanément. Light décide par ce moyen d’éliminer tous les criminels, dans l’espoir de créer un monde meilleur, sans crime ni corruption d’aucune sorte - et, accessoirement, de régner sur ce nouveau monde. Le mystérieux meurtrier dont personne ne connaît l'identité est rapidement surnommé Kira. Light affrontera alors L, brillant détective qui, associé à la police japonaise, cherche à tout prix à stopper les agissements de Kira. Deux personnages opposés en tous points qui seront amenés à se rencontrer et même à travailler ensemble au fil de l’enquête. Outre leur conception de la Justice tout à fait opposée, physiquement, « c’est le jour et la nuit » comme on se plait à le souligner : Light, toujours impeccable, lisse et droit, aux traits plus anguleux s’oppose à un L dégingandé, négligé, courbé, souvent pieds nus, avec de gros yeux ronds cernés de noir. Tandis que L tâtonne, retenant sans cesse son jugement, prostré dans son fauteuil, Light avance et agit avec davantage d’assurance, certain de son bon droit.




Il y a souvent diverses raisons subjectives qui font que l’on préfère un personnage à un autre. De là à vouer une admiration sans borne à celui qui remporte la préférence, il y a un grand pas … Que beaucoup n’ont pas hésité à franchir. Dans le cas de Light, il est assez surprenant qu’un personnage qui présente autant de traits négatifs et de contradictions remporte autant les suffrages. Au visionnage de Death Note, ce qui le caractérise en premier lieu, c’est son hybris (ou sa démesure) : gonflé d’orgueil, se voulant porteur à lui seul d’une Justice toute puissante, Light tente d’accéder au statut d’un dieu. Pour servir son dessein, il ira jusqu’à manipuler autrui sans considération des sentiments qu’on lui porte, tromper son entourage et tuer ceux qui osent se mettre en travers de son chemin, qu’ils soient coupables de crimes … Ou non. Le pouvoir d’un dieu de la mort entre les mains d’un être humain, jeune et faillible : voilà quelque chose de bien dangereux … Pourtant Light peut plaire, dans la mesure où il incarne un fantasme de pouvoir, un désir de puissance. Archétype du héros de manga et de récits d’aventure, il représente un être commun qui se voit investi d’un pouvoir qui le dépasse … Le présenter au départ comme un banal lycéen (certes particulièrement brillant) facilite alors un processus d’identification. Cependant, Light perd un peu de son humanité à chaque utilisation du carnet meurtrier, reconnaissant par ailleurs que sa tâche est un fardeau difficile à porter (en rajoutant qu’il est le seul à pouvoir supporter pareille tâche). Ce qui est intéressant également, dans le cheminement de ce personnage, c’est cette image, déjà fort représentée en philosophie comme en littérature du pouvoir corrupteur. Le mythe de l’anneau de Gygès chez Platon 2 ou le motif de l’Anneau Unique qui corrompt son porteur chez Tolkien ne sont pas très loin … Et dans Death Note comme dans Le seigneur des Anneaux, on nous montre à chaque fois qu’un objet investi d’une telle puissance, même employé à des fins louables, finira par se retourner contre son propriétaire.

Death Note est l’occasion d’une réflexion sur la force corruptrice du pouvoir mais également d’une réflexion morale, traitant notamment du problème de la justice et de la peine de mort. Quelle différence, au final, entre Kira qui tue directement ses victimes et L, qui en l’envoyant en prison, sait qu’il risque l’échafaud ? Peut-on, avec l’assurance d’un dessein louable, justifier nos agissements ? A nouveau, le parallèle entre L et Kira peut servir d’exemple : on peut, bien entendu, conspuer l’attitude de Light qui souhaite faire justice lui-même et se sert de meurtres pour arriver à ses fins, mais que dire des méthodes de L qui va jusqu’à emprisonner ses suspects des semaines entières, utiliser la torture psychologique ou faire passer pour lui un criminel afin de tester les pouvoirs de Kira ? Certes, il en est sans doute un qui se tire avantageusement de la comparaison, mais la question ne s’en pose pas moins. L dit lui-même vouloir éviter tout manquement aux droits de l’Homme … Dans la mesure du possible. L’une des qualités de ce manga est qu’il évite, finalement, tout manichéisme ; l’affrontement entre les deux personnages principaux s’avère riche d’enseignement. Car derrière Kira se cache un lycéen déçu du monde dans lequel il vit 3, un jeune garçon qui mourra seul, une fois démasqué, pleurant, suppliant devant la peur de la mort. Derrière L, un gamin solitaire qui soupire après une amitié, reconnaissant lui-même qu’il est puéril et mauvais joueur, n’accordant sa confiance à personne, et résolvant les enquêtes comme on joue aux énigmes. Pourtant, à travers ces deux personnages, deux conceptions du monde s’affrontent, à mort : c’est au premier qui découvrira la véritable identité de l’autre …


Je parlais en tout début de réflexions existentielles suscitées par Death Note. Il est temps à présent d'expliquer un peu ce que j'entends par là : le manga comme l'anime, au delà de toutes les questions de morale qu'il soulève, traite d'une question qui a hanté les hommes de tous temps : celle de la mort et de l'existence d'un monde après celle-ci. Il faut pour cela se concentrer sur des personnages dont je n'ai pas encore vraiment parlé, à savoir les shinigami ou dieux de la mort. Prenons Riûk en particulier qui, en plus de fournir un élément comique dans une série particulièrement sombre, permet par son détachement de souligner l'absurdité de la condition humaine et le ridicule des comportements humains. En ce sens, la première rencontre entre Light et le shinigami est significative : après avoir écrit ses premiers noms dans le carnet de la mort, le jeune homme se trouve face à face avec un monstre pour le moins impressionnant. Light souhaite alors des réponses :

"Light - Et maintenant que tu (Riûk) est là, que va-t-il se passer ? Tu vas prendre mon âme ?
Riûk - Hein ? Et pourquoi ? C'est encore une idiotie inventée par les humains. Je ne vais rien te faire du tout ... [...]
Light - Alors je n'ai rien à payer pour avoir le droit d'utiliser ce Death Note ?
Riûk - Eh bien si. La terreur et les regrets seront le prix à payer pour les humains qui utilisent ce cahier. [...] Mais ne crois pas que ceux qui utilisent le Death Note iront en enfer ou au paradis ... C'est tout. (rires)
[...] Light - Mais j'ai une question. Pourquoi m'avoir choisi ? Tu m'écoutes ? (Riûk ne répond rien, trop occupé à déguster des pommes) Réponds à ma question !
Riûk - Je ne t'ai pas choisi. J'ai juste fait tomber mon Death Note. Tu croyais peut-être que tu étais un élu parmi les humains ! Tu as rêvé. [...]
Light - Mais pourquoi l'as-tu fait tomber ? Ne me dis pas que c'était une erreur vu que tu as écrit ces instructions pour les humains !
Riûk - Tu veux savoir ? Parce que je m'ennuyais."4

Le décalage entre la désinvolture de Riûk et l'ampleur que prennent les évènements finit par avoir quelque chose de presque drôle. Ne servant que ses propres intérêts, le dieu de la Mort s'alliera de temps en temps au plus offrant (en terme de pommes) mais observera la plupart du temps le comportement des personnages, ne cessant de répéter que "les humains sont fascinants". Les shinigami sont présentés comme des dieux qui ont perdu depuis longtemps le sens de ce qu'ils font et passent la plus grande partie de leur temps à jouer aux osselets sans grande passion. De temps en temps, ils écriront le nom d'un humain dans leur cahier, juste assez pour leur permettre de survivre un peu ... L'intrigue même du manga trouve son fondement dans l'ennui profond de Riûk qui décide de s'amuser un peu en observant ce que feront les humains avec cet objet. A la toute fin, alors que Light a fui, criblé de balles, du hangar où il a été démasqué, ce même shinigami inscrit son nom dans son propre cahier : "Nous aurons bien tué l'ennui ensemble, pas vrai ?" En finissant sur un tel décalage entre la violence qui s'est déchaînée tout au long de cette sombre histoire et le constat du shinigami, ne voudrait-on pas nous dire que la vie humaine est bien peu de chose ?


Pour ma part, je prends Death Note comme une invitation au relativisme et à la réflexion : l'auteur a l'honnêteté de ne pas trancher explicitement entre deux options qui comportent chacune leur lot d'avantages et d'inconvénients ; ce qu'il fait, à travers cette fiction, c'est bien plutôt nous encourager à remettre un peu en question notre conception de la justice et de la morale ainsi que notre vision de la vie humaine, émaillée de superstitions à propos de la mort et d'un hypothétique après ... Et c'est en cela qu'on peut trouver tout de même une dimension philosophique à cette oeuvre ...

Pour les curieux, je vous encourage donc à tenter l'expérience et de plonger dans cette histoire pour le moins tortueuse, servie qui plus est par de très beaux graphismes.




Notes :
1. Petit florilège de commentaires au dernier épisode de l'anime : "omg jai pleuré T_T raito (=Light) est moooort. quelq'un comme lui ça serait bien dans notre monde y en a qui méritent de crever y'aurait plus de guerres si raito était avec nous" ou encore "Quoi Light meurt? c'est pas croyable, on vit dans un monde pourri et c'est comme ça qu'il réagissent avec quelqu'un qui veux les sortir de la!!?? Matsuda t'aurais du crever et Light aurait du rester en vie et créer un nouveau monde comme il l'entend. j'emmerde tout ceux dans l'émission qui ont empêché Light de bâtir un nouveau monde pas un monde pourri ceux qui nuisent il faut LES ÉLIMINER c'est ce que je pense en tout cas je partageais les idées de Light(Kira)" en passant par les commentaires type "Bien fait, il n'avait qu'à pas tuer L" ou "Je veux épouser tel ou tel personnage."
2. L'anneau de Gygès est une histoire racontée dans la République de Platon : Gygès, simple berger, trouve un anneau magique qui peut le rendre invisible, s'il tourne le châton de la bague vers l'intérieur. Il se servira de cet anneau pour voler, tuer, satisfaire ses moindres caprices, parvenant finalement grâce à ce pouvoir, à s'emparer du trône.
3. "Il n'est pire misanthrope qu'un gamin déçu. disait Melville
4.
Discussion tirée du premier épisode de l'anime. N'ayant pas la version papier sur moi, je n'ai pas pu citer le dialogue écrit.


Réflexions sur la forme poétique du Sonnet.


Je me permets de soumettre, à titre de curiosité et à qui voudra les lire, deux textes portant sur le sonnet. Je le fais dans le but d'élargir les réflexions ici ébauchées concernant rythme, contraintes des règles, et forme du sonnet.


Le premier texte que je voudrais citer est un extrait du Petit traité de poésie française, publié en 1872 par le parnassien Théodore de Banville, dans lequel le poète soumet quelques observations sur le sonnet :

" A propos du Sonnet, méditer avec grand soin les observations suivantes :

1. La forme du Sonnet est magnifique, prodigieusement belle, - et cependant infirme en quelque sorte ; car les tercets, qui à eux deux forment six vers, étant d'une part physiquement plus courts que les quatrains qui à eux deux forment huit vers, - et que d'autre part semblant infiniment plus courts que les quatrains, - à cause de ce qu'il y a d'allègre et de rapide dans le tercet et de pompeux et de lent dans le quatrains ; - le Sonnet ressemble à une figure dont le buste serait trop long et dont les jambes seraient trop grêles et trop courtes. Je dis ressemble, et je vais au-delà de ma pensée. Il faut dire que le Sonnet ressemblerait à une telle figure, si l'artifice du poète n'y mettait bon ordre. [...] L'artifice doit donc consister à grandir les tercets, à leur donner de la pompe, de l'ampleur, de la force et de la magnificence [...] il s'agit d'exécuter ce grandissement sans rien ôter aux tercets de leur légèreté et de leur rapidité essentielles. [...]

2. Le dernier vers du Sonnet doit contenir un trait - exquis, ou surprenant, ou excitant l'admiration par sa justesse et par sa force.
Lamartine disait qu'il doit suffire de lire le dernier vers d'un Sonnet ; car, ajoutait-il, un Sonnet n'existe pas si la pensée n'en est pas violemment et ingénieusement résumée dans le dernier vers.
Le poète des Harmonies partait d'une prémisse très juste ; mais il en tirait une conclusion absolument fausse.
Oui, le dernier vers du Sonnet doit contenir la pensée du Sonnet tout entière. - Non, il n'est pas vrai qu'à cause de cela il soit superflu de lire les treize premiers vers du Sonnet. [...]
Ce qu'il y a de vraiment passionnant dans le Sonnet, c'est que le même travail doit être fait deux fois, d'abord dans les quatrains ensuite dans les tercets, - et que cependant les tercets doivent non pas représenter les quatrains mais les éclairer, comme une herse qu'on allume montre dans un décor de théâtre un effet qu'on n'y avait pas vu auparavant.
Enfin, un Sonnet doit ressembler à une comédie bien faite, en ceci que chaque mot des quatrains doit faire deviner - dans une certaine mesure - le trait final, et que cependant ce trait final doit surprendre le lecteur, - non par la pensée qu'il exprime et que le lecteur a devinée, - mais par la beauté, la hardiesse et le bonheur de l'expression. C'est ainsi qu'au théâtre un beau dénouement emporte le succès, non parce que le spectateur ne l'a pas prévu, - il faut qu'il l'ait prévu, - mais parce que le poète a revêtu ce dénouement d'une forme plus étrange et plus saisissante que ce qu'on pouvait imaginer d'avance. "

Bien sûr, ce qui s'exprime ici, c'est une sorte d'idéal de maitrise, d'harmonie et de cohérence dans la composition. Il ne faut pas oublier que Banville est un parnassien : on connait l'attrait de cette école pour la forme pure. Je cite ce texte malgré tout, car, bien qu'on ait sûrement jamais vu de sonnet correnpondant exactement à la forme souhaitée par Banville, et qu'il existe de très nombreuses variations formelles autour des règles de composition du Sonnet, il me semble que ces réflexions sont intéressantes à considérer pour comprendre combien cette forme brève permet un travail poétique virtuose et dense, dont le but, malgré tout, n'est pas l'hermétisme mais le plaisir d'un lecteur qu'il s'agit de surprendre agréablement par la virtuosité et la richesse de la composition.


Le deuxième texte que je voudrais citer est un sonnet justement. Un sonnet tout à fait régulier (14 vers, en alexandrins classiques, répartis en 2 quatrains + 2 tercets, suivant le schéma de rimes traditionnel : abba abba ccd eed), mais toutefois particulier en ce qu'il traite... de la composition du Sonnet ! Il s'agit d'une métaphore de la création poétique et d'un plaidoyer en faveur de la contrainte formelle : l'inspiration (la Muse) est comparée à la femme, et le travail du poète élaborant son Sonnet à l'art de l'habilleur qui revêt la femme d'un corset, afin de l'embellir et de la mettre en valeur. Au début du texte, les règles de la poésie sont implicitement comparées à une torture par la métaphore du "corset de Procuste", (référence au "lit de Procuste", instrument de torture légendaire utilisé par le Brigand du même nom). Au finale, le poème entend faire la démonstration que les règles ne sont pas une torture, mais un artifice destiné à rendre plus belle l'inspiration poétique, en la moulant dans une forme qui en fait ressortir la beauté sans en altérer la richesse : "Avec art maintenant dessinons sous ces plis / La forme bondissante et les contours polis. / [...] Rien de moins dans le cœur, rien de plus sur le corps." Un peu plus tôt dans le texte, le poète semblait déjà nous dire que l'écriture d'un Sonnet n'est pas non plus une torture pour le créateur, lequel voit dans la contrainte formelle une sorte d'amusement, de défi : "J'aime ces doux combats, et je suis patient." On notera par ailleurs, pour faire le lien avec la citation précédente, que la comparaison de la femme avec la Muse, si on la devine tout au long du texte, ne se dévoile que dans le dernier vers.

Le Sonnet

Je n'entrerai pas là, - dit la folle en riant, -
Je vais faire éclater ce corset de Procuste !
Puis elle enfle son sein, tord sa hanche robuste,
Et prête à contresens un bras luxuriant.

J'aime ces doux combat, et je suis patient.
Dans l'étroit vêtement qu'à sa taille j'ajuste,
Là serrant un atour, ici le déliant,
J'ai fait passer enfin tête, épaules, et buste.

Avec art maintenant dessinons sous ces plis
La forme bondissante et les contours polis.
Voyez ! la robe flotte et la beauté s'accuse.

Est-elle bien ou mal en ces simples dehors ?
Rien de moins dans le coeur, rien de plus sur le corps,
Ainsi me plaît la femme, ainsi je veux la Muse.

Joséphin Soulary, Sonnets, poèmes et poésies (1864).

Voilà. Ces textes sont assez anciens et l'on est pas tenu d'être d'accord avec eux (Banville est sans doute "trop" exigeant par exemple), mais il me semble que ce sont des objets de réflexions intéressants pour qui voudrait écrire des Sonnets : quelle que soit la façon dont on le compose (forme régulière ou non), il est toujours bon de mesurer au départ combien cette forme est porteuse de potentialités poétiques. Je finirai en citant une autre référence poétique, Baudelaire , qui synthétise assez bien les apports des deux précédents textes : "Quel est donc l'imbécile [...] qui traite si légèrement le Sonnet et n'en voit pas la beauté pythagorique ? Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense. Tout va bien au Sonnet, la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique. Il y a là la beauté du métal et du minéral bien travaillés. Avez-vous observé qu'un morceau de ciel, aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, etc., donnait une idée plus profonde de l'infini que le grand panorama vu du haut d'une montagne ? " (lettre à A. Fraisse, 18 février 1860.)

Antisthène Ocyrhoé.